Tir aux pigeons, de Nancy Mitford

pigeonsChaque année, je profite de mes vacances d’été pour lire un roman de Nancy Mitford. Comme d’autres vont faire des cures thermales pour prendre soin de leur corps, moi je fais des cures de livres pour prendre soin de mon esprit. Et Nancy Mitford est une excellente infirmière !

Ce roman intitulé Tir aux pigeons est paru en France au début de l’année 2013, et je l’avais acheté presque dans la foulée de sa sortie en librairie. Je l’avais gardé dans un coin de ma bibliothèque car je me le réservais pour les vacances. J’ai donc enfin pu rassasier ma curiosité !

Pour ceux qui ne connaissent pas encore l’auteur, je ne peux que vous conseiller une remise à niveau grâce à la biographie de Nancy Mitford que j’ai écrite pour ce blog et aussi la critique de Charivari, un autre de ces romans que j’ai eu le plaisir de lire l’année dernière. D’autant que Tir aux pigeons, sans reprendre les mêmes personnages, exploite la même période historique, à savoir la veille de la Seconde Guerre mondiale à Londres. Dans le milieu de l’aristocratie, le manque de lucidité politique se partage agréablement avec l’extrême originalité des personnages. L’occasion rêvée de profiter des talents de portraitiste de Nancy Mitford ainsi que de son humour ravageur. Assez acide, mais profondément attendrie par ses contemporains, la romancière ne perd jamais une occasion de nous montrer les travers d’une société anglaise qui ne s’est pas encore adaptée au monde moderne.

Dans cet excellent roman, nous suivons lady Sophia, une jeune et belle personne, aristocrate oisive et passablement superficielle. Elle réside à Londres, dans une somptueuse demeure, avec son mari, son amant, la maîtresse de son mari, son chien et ses domestiques, dont une femme de chambre allemande en laquelle elle n’a pas confiance en ces temps troubles. L’Angleterre en sur le point de déclarer la guerre à l’Allemagne, et tout le monde se prépare donc à voir sa vie chamboulée. Mais comme les aristocrates anglais sont flegmatiques et originaux, notre lady Sophia ne peut pas se contenter de rester les bras croisés. Après avoir pris la mouche car une de ses amies (ou rivale, c’est au choix) se vante d’être espionne, elle décide de se rendre utile. Engagée volontaire comme secrétaire dans un poste de secours, elle va rapidement se trouver mêlée à une histoire davantage palpitante grâce à des espions allemands, un vieux chanteur anglais collectionneur de perruques, et des disparitions louches.

Avec une telle situation, les choses ne peuvent qu’être intéressantes ! L’une des qualités que je trouve essentielle chez Nancy Mitford, c’est sa capacité à nous plonger d’emblée dans un monde clos. Le lecteur perd tout repère avec le monde réel et se retrouve dans une version alternative. Dans ce monde qu’elle écrit, aucun personnage n’est trop bizarre, aucune situation n’est trop rocambolesque. Je comprends que certains lecteurs puissent être un peu désarçonnés par cette approche, d’autant que l’on parle d’une période dramatique de l’histoire moderne, mais il me semble que c’est une posture littéraire courageuse.

D’autant plus courageuse, qu’au-delà des mérites esthétiques, je trouve une véritable dimension militante. Même si ce roman est moins engagé que Charivari (qui s’attaquait de front aux sympathisants nazis anglais en les tournant en ridicule), il déploie quelques thèmes forts et pertinents : la question de la peur en temps de guerre, de l’engagement et du patriotisme, mais aussi l’interrogation sur le destin d’une caste, l’aristocratie, dont l’avenir est incertain. Car quelle place reste-t-il aux fastueuses réceptions et aux toilettes impeccables dans un monde d’horreur, de haine et de trahison ? Un monde dans lequel la valeur d’un homme n’est plus jugée par sa naissance mais par ses actes.

L’écriture de Nancy Mitford est toujours juste : vivante, directe, drôle. Les dialogues sont peut-être un peu datés maintenant, mais l’esprit des personnages reste très moderne. Sophia en particulier est un personnage assez subtil. On se prend de sympathie pour cette riche femme oisive et un peu idiote. D’autant qu’elle parvient à nous surprendre au fil de l’histoire. Au fur et à mesure qu’elle commence à prendre les choses au sérieux, elle devient capable d’un sang froid exemplaire, pour ne pas dire héroïque.

Evidemment, comme toujours chez Nancy Mitford, c’est véritablement l’humour qui fait toute la différence. Personnellement, je savoure l’humour anglais encore mieux qu’un carré dé chocolat. Et je raffole particulièrement de cette manière que la romancière a de mêler des choses graves avec des accents d’humour burlesque. Par exemple, si lady Sophia finit par agir comme une héroïne, c’est parce que son chien adoré a été kidnappé et qu’elle est prête à tout pour le récupérer !

Je ne vous en dis pas plus mais je vous invite vraiment à découvrir ce roman de Nancy Mitford. J’ajoute qu’il a vraiment été écrit à l’époque qu’il décrit puisque la première publication date de 1940. Même si Tir aux pigeons n’est pas un document qui reflète fidèlement son époque (car son auteure voulait surtout faire une œuvre de divertissement), je pense qu’un lecteur attentionné peut trouver au détour des pages les éléments d’un certain réalisme qui ne manqueront pas de le toucher. Tir aux pigeons recèle encore une fois la preuve des qualités d’écrivain de Nancy Mitford, et il vaut vraiment le détour.

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