La maternité n’est pas seulement un sujet d’intérêt pour la médecine et la sociologie. C’est également un des sujets les plus traités dans la littérature occidentale. Ou en tout cas, ça l’est devenu dès que les femmes ont commencé à avoir le droit d’écrire et de publier ce que bon leur semblait. La littérature est hantée par des figures de mères plus ou moins exemplaires, plus ou mous sympathiques… disons-le clairement : plus ou moins folles à lier. Impossible d’oublier l’horripilante madame Bennett d’Orgueil et Préjugés ! Pourtant, malgré ses très nombreux défauts, le personnage n’est pas sans intérêt. C’est une mère qui se tracasse pour l’avenir de ses filles, car elle sait bien que leur sécurité matérielle dépendra de leur capacité à trouver un mari. Donc même si c’est une mère qui nous fait rire, nous autres le lectorat du XXIe siècle, elle n’était certainement pas aussi ridicule aux yeux du lectorat de Jane Austen !
Désormais, la maternité prend bien des formes, et les romancières et romanciers sont nombreux à questionner le rapport que notre société entretient avec la maternité. L’image de la mère parfaite a pas mal volé en éclats, et les romans ont souvent des choses très pertinentes à dire sur le sujet. Côté divertissement, on continue de jouer avec les figures héritées de la désagréable madame Bennett : des mères obsédées par la réussite maritale de leur progéniture. Et le résultat reste bien souvent hilarant.
En m’inspirant des 50 nuances de la maternité dans la littérature, je vous propose une liste d’idées lectures pour convoquer quelques images de mères tour à tour émouvantes, décalées, inspirantes… ou même carrément effrayantes !
Les mères de famille dans la romance historique : l’obsession du happy end
Elles ont beau avoir de belles manières et des robes élégantes, les mères des romances historiques font un peu froid dans le dos. Avez-vous remarqué le côté monomaniaque de Violet Bridgerton ? Son obsession à voir son innombrable progéniture se marier a quelque chose de louche. Et pourtant, elle est loin d’être un cas isolé !
C’est certainement un clin d’oeil à Orgueil et Préjugés, mais j’ai remarqué que de nombreuses romancières avaient tendance à glisser de temps en temps un personnage de mère intransigeante, obsédée par le mariage. Souvent, elles sont aussi agaçantes que touchantes. Ce qui est le cas avec Violet, la formidable matriarche de La Chronique des Bridgerton, écrite par Julia Quinn.
C’est aussi le cas dans la saga des Demoiselles de Spindle Cove. Tessa Dare imagine madame Highwood, une veuve qui a non pas une mais trois filles à marier. Son obsession à vouloir les jeter dans les bras du premier roche gentleman venu a quelque chose de drôle. Et le comble de la drôlerie est atteint dans le dernier tome de la série, A cause d’un rendez-vous galant. Alors que sa dernière fille, la pétillante Charlotte, est sur le point de se marier, voilà la chère madame Highwood qui se lance dans un discours très guindé sur le devoir conjugal. Un monoment d’humour à la sauce romance historique !
Si vous aimez le côté un peu autoritaire de Violet Bridgerton et le comique de madame Highwood, vous risquez d’adorer la duchesse douairière de Halford. Son fils, un duc libertin et incorrigible, est le personnage principal du quatrième tome de la série des Demoiselles de Spindle Cove intitulé Tant qu’il y aura des ducs et toujours écrit par Tessa Dare. Et pour contraindre son fils au mariage, la brave duchesse n’hésite pas… à le droguer pour le kidnapper ! L’histoire commence par ce rapt orchestré à seule fin de transporter le célibataire endurci dans un village connu pour contenir beaucoup de belles jeunes filles à marier. Non seulement la duchesse est intimidante, mais plus tard dans le roman, on découvre des aspects plus touchants de sa personnalité. Et au passage, Tessa Dare en profite pour évoquer la notion de parentalité à l’époque de la Régence anglaise, quand il était encore délicat de s’attacher aux tous jeunes bébés alors que le taux de mortalité infantile était cruellement élevé.
Sarah Morgan : maternité et résilience
J’ai déjà eu l’occasion de vous dire à quel point j’adore les romans de Sarah Morgan. Et vous en avez peut-être assez maintenant. Mais tant pis, je vais quand même prendre deux minutes pour redire tout le bien que je pense de la romancière britannique.
Sarah Morgan a souvent évoqué la maternité dans ses romans. Et ses nombreux livres sont irriguées par des figures maternelles, des femmes inspirantes qui sont souvent le trait d’union au sein des familles. Deux de ses livres abordent particulièrement la question de la maternité dans ce qu’elle peut avoir de problématique.
Dans Noël surprise dans les Highlands, elle parle d’un personnage de « mauvaise mère ». Une femme qui n’a pas été en capacité d’être une mère aimante et proche de ses filles quand elles étaient encore jeunes. A présent qu’elles sont adultes et qu’elles vivent leurs vies loin de leur mère, c’est un obstacle presque infranchissable de faire la paix avec le passé pour renouer. Et construire des liens en guérissant des traumatismes du passé ne se fait pas sans justement revisiter les moments difficiles de ce passé commun. J’ai trouvé que c’était un très beau sujet.
Idem dans Petites confidences et grandes confessions à Martha’s Vineyard, où trois générations se mélangent dans la maison familiale. La grand-mère, sa fille et sa petite-fille. La maternité est abordée à travers différents âges de la vie, à la fois du point de vue des mères et de celui des filles. Un exercice d’alternance de points de vue très enrichissant qui permet de casser les clichés pour aborder des questions importantes : peut-on vraiment tout se révéler ? Doit-on protéger ses enfants en leur cachant des choses ? A partir de quel âge est-on assez grand pour faire le deuil de l’idée de la mère parfaite ?
Maternité et inclusion : l’image de la mère dans les autres cultures
Depuis quelques années, il souffle un vent vivifiant du côté de la littérature contemporaine. Les romans venus des Etats-Unis s’intéressent beaucoup aux différentes cultures, avec tout ce qu’elles comportent de tradition, de clichés et de belles histoires. Et j’ai observé à plusieurs reprises que le rapport à la mère était souvent un dénominateur commun à toutes ces excellentes histoires.
Dans Singapour Millionaire de Kevin Kwan (d’abord publié sous le titre Crazy Rich à Singapour), la charmante jeune américaine Rachel part en Asie pour rencontrer la famille de son fiancé Nicholas. Tout à l’insouciance de son bonheur, elle n’imagine pas le fossé culturel qui va immédiatement s’instaurer entre elle et la mère de Nic, la terrifiante Eleanor ! Le roman est l’occasion d’en apprendre plus sur l’ordre qui existe entre les générations, l’importance des traditions et le poids de la parole des aînés… ainsi que la nécessité de parfois savoir s’en émanciper. Et en prime, c’est d’un humour jubilatoire.
Et cet humour contagieux doublé d’une image de la famille au vitriol se retrouve aussi dans l’excellent roman de Jesse Sutanto : Un Mariage (un peu trop) mortel. Il est encore question de famille et de culture asiatique. Mais d’une autre façon. Car dans ce livre, la romancière s’interroge justement sur la place des enfants qui veulent absolument tout faire pour répondre aux attentes de leurs parents… y compris en épousant une personne « convenable » qui corresponde aux attentes familiales. Quitte à ce que ce choix se fasse au détriment des sentiments. Meddy a été élevée par sa mère, une femme qui a tout sacrifié pour offrir un bel avenir à sa fille aux Etats-Unis. Et la jeune femme pense donc qu’elle doit sacrifier sa propre vie pour s’occuper de sa mère. Ce qui implique de travailler dans l’entreprise familiale, d’accepter de se plier à un rendez-vous arrangé avec « un bon parti »… et de tirer définitivement un trait sur l’homme de sa vie, dont elle rêve encore des années après leur rupture. Là aussi, on apprend beaucoup de choses sur les traditions familiales. Mais même sans ce contexte culturel passionnant, il reste quand même une question fascinante : en tant qu’enfant, doit-on continuer à chercher l’approbation de notre mère, même à l’âge adulte ?
Les mères qui font peur
La figure maternelle déviante est un grand classique de la littérature occidentale. Et on la trouve abondamment dans la littérature gothique et tous les sous-genres qui lui ont succédé. Parfois, il s’agit d’une mauvaise mère. Et dans d’autres cas, il s’agit d’un personnage féminin qu’on finit par assimiler à la maternité. C’est notamment le cas pour madame Danvers, la terrible gouvernante du roman Rebecca, qui entretient vis à vis de son employeur une relation quasi maternelle, ce qui explique en partie pourquoi la nouvelle épouse en a si peur ! Même dans d’autres genres plus originaux comme la science-fiction, la figure de la mère a souvent quelque chose d’intéressant. Dans la saga Dune, la mère du personnage principal, dame Jessica, est celle qui lui a enseigné les techniques mentales qui feront de lui une quasi divinité intergalactique. Jessica est d’ailleurs un des personnages les plus fascinants et les plus ambigus de l’histoire de la science-fiction, car chez elle la tendresse maternelle se heurte souvent à ses devoirs en tant que servante de l’ordre du Bene Gesserit. Par certains moments, cette ambivalence a vraiment quelque chose d’un peu effrayant. A moins que je ne sois une lectrice impressionnable. Ce qui est aussi possible 🙂
Je ne vais pas m’amuser à lister toutes les mères effrayantes de l’histoire littéraire. Par contre, je vais juste citer un roman pour lequel j’avais eu un énorme coup de coeur : Un été près du lac, d’Heather Young. Dans ce livre fondé sur des secrets de famille, dont l’histoire est racontée en parallèle sur deux périodes historiques différentes, la maternité est un trait d’union. L’héroïne de nos jours retourne dans la maison de famille avec ses enfants. Et elle va découvrir les secrets enfouis par les générations précédentes. Des secrets qui ont un lien direct avec le drame survenu bien des années auparavant, l’été où une enfant de la famille a disparu sans que ses soeurs ou sa mère puisse la sauver. Le va et vient entre les deux périodes est l’occasion de confronter deux visions de la maternité : celle qui n’est pas en capacité de sauver son enfant, et celle qui trouve la force d’affronter le drame pour briser le cycle de la douleur.
J’espère que cette liste d’idées lectures spéciale fête des mères vous a plut. N’hésitez pas à ajouter d’autres titres de romans dans les commentaires !
Belle soirée lecture tout le monde 🙂