Interview de la romancière Evie Dunmore


Rencontre avec la romancière, dont le premier livre Panique chez les Montgomery vient de paraître en France aux éditions J’Ai Lu.

Pour commencer j’aimerais bien en savoir plus sur vous. Quel a été votre parcours avant d’écrire ?

J’ai fait des études en Economie et Sciences Politiques internationales. Ensuite j’ai travaillé comme consultante business jusqu’à ce que, finalement, je commence à écrire des romances. Panique chez les Montgomery est le premier roman que j’ai écrit, mais avant ça j’écrivais des petites histoires et des pièces dans mon coin depuis l’âge de sept ans. Je pense qu’à travers l’écriture, j’essayais de trouver du sens. Maintenant, c’est une grande joie de pouvoir vivre de mon écriture.

Comment vous avez eu l’idée de Panique chez les Montgomery ?

Les personnages d’Annabelle et de Sebastian ont juste fait leur apparition dans ma tête un jour. Je les ai entendus se disputer au sujet de la politique, et j’ai ressenti beaucoup d’énergie et de passion. Donc j’ai décidé d’écrire leur histoire d’amour. C’était clair qu’ils allaient évoluer dans une période différente, une période historique. Et comme les femmes de l’ère victorienne avaient vraiment très peu de droits une fois mariées, j’ai décidé de faire d’Annabelle une femme qui étudie à l’université et qui se bat pour les droits des femmes. Je trouvais que l’idée que Sébastien devienne légalement son propriétaire après le mariage n’était pas très romantique.

Panique chez les MontgomeryJustement, ce qui m’a énormément plut dans votre roman c’est la dynamique entre Annabelle et Sebastian. Le contraste entre deux personnalités très marquées. Est-ce que ça aussi, c’est quelque chose qui était présent dès le début, ou que vous avez travaillé au fil de l’écriture ?

Ils sont venus à moi presque déjà formés, pour être honnête. Je pense que des deux, Sebastian est celui qui a le plus gagné en nuance pendant que j’écrivais. Il était plus dur et plus renfermé au départ, ou en tout cas il paraissait comme ça sur le papier. Je voulais que son arrogance soit une question de perception, et que ça vienne entièrement de sa position sociale plutôt que de son caractère à lui. Cet élément a demandé à être affiné.

Annabelle a aussi demandé de trouver un équilibre. Elle est très intelligente et ambitieuse, mais aussi réaliste. Elle ne peut pas simplement dire ou faire ce qu’elle veut dans sa position, parce qu’elle est pauvre et qu’elle est une femme. Elle a besoin de garder la tête froide et d’être diplomate, même face à des injustices évidentes. Parfois, elle est même manipulatrice, mais qui peut l’en blâmer, étant donné sa situation.

Au sujet de Sebastian, c’est un modèle de perfection masculine. Il est vraiment irrésistible, spécialement dans la scène où il ramène Annabelle à cheval jusqu’au château. J’ai l’impression que vous avez écrit le monsieur Darcy de notre génération. Les lectrices vont forcément tomber amoureuses de lui. Est-ce que vous aviez des sources d’inspiration pour ce personnage ?

Merci, c’est un sacré compliment ! Je ne suis pas sûre de qui l’a inspiré directement. C’est probablement un mélange d’influences de la culture populaire auxquelles tout le monde peut penser avec un type de personnalité dominante, mais en duc ! Vous le comparez à Darcy, et je vois pourquoi. Mais si je devais choisir un héros dans les classiques, ce serait probablement monsieur Rochester, parce que comme lui il veut tout avoir à la fois.

Et d’ailleurs, quels sont vos classiques préférés ?

Dans les romances classiques, j’adore Jane Eyre. Et Les Hauts de Hurlevent, même si c’est assez sombre, tordu, et que c’est plus passionné que romantique. Et il y a aussi Orgueil et Préjugés. Dans les romances historiques modernes, j’adore vraiment la série des Hathaway de Lisa Kleypas. Je peux aussi recommander les romances victoriennes de Sarah Waters, comme Du Bout des doigts ou Caresser le velours. Il y a des happy ends, beaucoup de recherches. Je les trouve à la fois originales et superbement écrites.

Pour revenir à votre roman, j’ai l’impression que vous aviez à cœur de trouver un équilibre entre la réalité historique et l’aspect romantique de votre histoire…

J’adore vraiment les romans historiques mais je reste sur ma faim si la relation amoureuse ne finit pas bien. Comme j’aime les happy ends et que je suis aussi fascinée par l’Histoire, le résultat c’est que mon roman est une fiction historique légère avec un happy end romantique.

L’histoire romantique ne correspond pas tout à fait à la réalité historique, c’est ça ?

En fait, il y a des précédents historiques de ducs qui ont épousé leurs maîtresses. Avant le Royal Marriages Act, il y a même eu des ducs membres de la famille royale et des princes britanniques qui ont épousé des femmes du peuple. Mais c’était rare. Donc la romance est probablement l’élément le plus irréaliste dans mes histoires, même si j’aspire à l’authenticité historique pour le cadre et l’intrigue.

En parlant de réalité historique, l’époque victorienne a été une période de grands changements. Il y a des éléments très modernes, comme les progrès techniques, le train… En même temps, ça reste une société avec une morale très corsetée, surtout en ce qui concerne les femmes. Est-ce que c’est ce paradoxe qui vous a fait choisir cette période historique en particulier ?

Oui. Beaucoup de nos sentiments et de nos idées « modernes » ont leurs racines dans l’ère victorienne. En plus, comme vous le dites, il y avait de rapides progrès technologiques et scientifiques, et ça s’opposait avec la morale et les conventions sociales restrictives du pays, qui désavantageaient systématiquement les femmes, les classes laborieuses et les minorités. C’est ce mélange qui m’a permis d’avoir des héroïnes qui se battent pour leurs droits d’une manière authentique sur le plan historique. Mais bon sang il y a encore beaucoup de combats à mener ! Je suis reconnaissante aux femmes qui se sont battu il y a 150 ans, dans des circonstances tellement dures, pour que nous soyons libres aujourd’hui. Je pense que la série est aussi une expression de mon admiration et de ma gratitude pour ces femmes. D’ailleurs quand je le peux, je mentionne de vraies femmes activistes de l’époque dans mes textes.

Oxford-Women-1894

Et juste un mot au sujet de la reine Victoria. Elle ne supportait pas du tout la cause des femmes ; c’est même tout le contraire, comme vous le montrez dans votre livre. Elle aurait pourtant pu changer les choses, si elle avait voulu.

En effet. En tant que reine, elle ne se voyait simplement pas comme une femme « normale ». Elle était une reine. Elle était choisie par des pouvoirs supérieurs. C’est dommage qu’elle n’ait pas décidé d’utiliser ces pouvoirs pour en faire profiter les autres femmes. Je n’ai pas pu résister à l’idée de mettre ça dans le roman. Son personnage et celui de lady Hampshire sont représentatifs des nombreuses femmes de l’ère victorienne qui s’opposaient au droit de vote pour les femmes et à l’égalité des droits. Le courant progressiste n’était d’ailleurs pas clairement délimité selon les genres. Certains hommes soutenaient le droit de vote pour les femmes, et beaucoup de femmes étaient contre.

J’imagine que vous avez dû faire beaucoup de recherches sur cette période et sur le mouvement suffragiste ?

Oui, absolument. J’ai beaucoup lu, principalement de vieux journaux, des textes, des autobiographies, des compte-rendus de meetings sur le vote des femmes dans les années 1870 et 1880 en Angleterre. Je suis aussi allée aux archives de lady Margaret Hall, à Oxford, pour avoir accès aux informations concernant les premières femmes à avoir étudié à l’université d’Oxford.

J’ai l’impression que la romance historique, en tant que genre, a beaucoup évolué depuis une dizaine d’années. Elles deviennent de plus en plus féministes. C’est fini les histoires de demoiselles en détresse, qui attendent d’être sauvées par le prince charmant. Il y a un vrai discours sur l’empowerment, comme dans vos livres ou dans ceux de Tessa Dare (avec Les Demoiselles de Spindle Cove). Quel est votre sentiment par rapport à ça ?

Ce n’était pas un choix conscient de ma part de faire partie d’une nouvelle génération d’autrices. J’ai juste écrit instinctivement ce qui faisait sens pour moi. J’ai exploré des thèmes susceptibles de m’émouvoir sur le papier. Mais bien sûr c’est super si les lectrices sentent que le travail d’un auteur reflète l’air du temps, même quand ça se fait à travers une fiction historique. Et d’ailleurs oui, moi aussi j’adore les romans de Tessa Dare.

Il y a aussi un regain d’intérêt pour la romance historique, en tout cas en France. Tout comme il y a un regain d’intérêt pour le féminisme. Et j’ai l’impression que c’est en partie dû au fait que la romance historique est un genre vraiment très féminin, capable de raconter l’histoire des femmes dans la société d’une façon, avec peut-être même plus de réalisme que les livres d’histoire qu’on a à l’école.

Les romances sont spéciales car elles sont écrites par des femmes, et elles écrivent ce qu’elles veulent, le plus souvent avec une héroïne qui finit par obtenir tout ce qu’elle désire. Personnellement, j’adore apprendre des choses sur l’Histoire par le prisme du divertissement. Donc si c’est possible d’en apprendre plus sur les femmes impressionnantes et les mouvements qui ont ouvert la voie pour nous, le tout avec une histoire d’amour, alors j’approuve totalement.

Cela étant dit, « le féminisme » veut souvent dire des choses différentes selon les gens. Par exemple, le féminisme des années 1880 était assez différent des courants plus récents du féminisme. Et au sujet des romances, par exemple, certaines personnes peuvent penser qu’être féministe et être bêtement amoureuse d’un homme sont incompatibles. Moi je ne le pense pas. En fait je crois que demander à une femme de se comporter, de s’habiller et d’aimer d’une certaine façon afin d’avoir accès à des droits égaux est contraire à l’idée de féminisme. Posséder ces droits ne devrait pas dépendre de comportements particuliers ou de préférences ; ça n’est pas le cas pour les hommes. J’espère qu’on verra de plus en plus de livres qui traitent de l’Histoire à travers des perspectives variées. Alors seulement nous comprendrons l’Histoire dans son ensemble, et je crois que ça peut nous aider à mieux appréhender notre présent.

Comme j’ai lu votre roman en VO, je sais déjà qu’il y a toute une série, qui comptera au total quatre romans. Dès le départ, vous aviez l’idée d’écrire une série ?

Pendant que j’écrivais, j’aimais de plus en plus les amies d’Annabelle et je trouvais qu’elles méritaient toutes, elles aussi, leur happy end. Donc l’idée des Rebelles d’Oxford est née pendant que j’écrivais Panique chez les Montgomery.

Vous avez déjà publié le deuxième livre de la série l’année dernière. Le troisième est prévu pour septembre. Est-ce que c’est plus facile ou plus dur d’écrire ces suites ?

C’est différent parce que quand j’ai écrit Panique chez les Montgomery, je l’ai écrit pour moi, avec mes propres échéances et aucune attente particulière au sujet de son éventuel succès commercial. A Rogue of One’s Own (le 2e tome) était un défi parce que subitement c’était obligatoire pour moi de le finir. Et avant que je finisse le troisième roman, Portrait of a Scotsman, la pandémie a éclaté, ce qui a freiné ma créativité. Au final, heureusement, j’ai fini tous les livres !

Est-ce que vous avez une routine d’écriture ?

Pas vraiment. La seule constance c’est que j’ai tendance à écrire jusque tard le soir, et je commence rarement avant dix heures le matin. Je suis un oiseau de nuit. Mon cerveau n’arrive pas à former une phrase acceptable tôt le matin.

A Rogue of One's OwnJe profite de cette interview pour jouer la curieuse. Quand j’ai lu Panique chez les Montgomery, je suis tout de suite tombée amoureuse de Catriona et Peregrin. Je trouvais qu’ils formaient un couple tellement touchant. Je sais que leur histoire ne doit paraître qu’en 2022, mais s’il vous plait est-ce que vous pouvez nous en dire plus sur ces deux-là ?

Vous avez l’info en avant-première : Peregrin ne sera par le héros de Catriona ! J’espère lui donner sa propre histoire quand la série sera finie parce qu’il est adorable et cher à mon cœur. Mais c’est aussi le cas de Catriona, et elle m’a dit que son happy end était ailleurs.

Je suis justement en train d’écrire son histoire, et c’est intéressant. Elle est extrêmement introvertie, donc même si sa vie intérieure est très riche, la plupart des observateurs ne voient qu’une petite facette de sa personnalité. Et comme je m’amuse plus à écrire des scènes de badinage plutôt qu’à rester coincé dans la tête de quelqu’un, j’avais besoin de quelqu’un de spécial avec qui elle puisse vraiment s’ouvrir et se montrer telle qu’elle est. Je pense qu’en fait son plus gros défi c’est d’oser vivre une histoire d’amour pour de vrai, avec tout le désordre qui va avec, plutôt que de continuer à s’imaginer des histoires d’amour dans sa tête.

(A le cœur brisé !) Et pour finir, j’ai une question rituel que je pose à tous les auteurs que j’interview. Quel est le dernier livre pour lequel vous avez eu un coup de cœur ?

The Paris Bookseller. C’est le prochain roman historique de Kerri Maher. Il raconte de façon romancée la vie de Sylvia Beach, qui a ouvert une librairie pour la littérature anglaise et américaine dans les années 1920 à Paris. Elle a été la seule personne à accepter de publier Ulysse, de James Joyce, à l’époque ou le puritanisme américain empêchait sa publication aux Etats-Unis.

Un grand merci à Evie Dunmore d’avoir bien voulu répondre à mes (nombreuses) questions. Et si vous n’avez pas encore découvert ses romans, je vous conseille chaleureusement de lire Panique chez les Montgomery.

Panique chez les Montgomery

Une suffragiste, étudiante à Oxford, tente de rallier un duc conservateur à la cause du vote des femmes. Le coup de foudre est-il possible entre ces deux tempéraments bien trempés ?

A rogue of One’s Own (2e tome)

Lucy, responsable de la campagne pour le droit de vote des femmes, tente de lancer une publication féministe. Mais pour cela, et même si ça lui déplait, elle aura besoin de l’aide d’un homme : le très horripilant lord Ballentine.

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