Interview de Laetitia Colombani, l’auteure de La Tresse

Il n’a fallu que quelques semaines pour que le premier roman de Laetitia Colombani gagne le cœur des lecteurs français. Sorti presque discrètement chez Grasset il y a deux mois, La Tresse a immédiatement ému les lecteurs qui ont plongé dans son histoire passionnante : trois femmes que rien ne semble relier doivent chacune lutter pour leur avenir. Smita, une jeune mère indienne qui appartient à la caste maudite des Intouchables, se bat pour que sa petite fille puisse aller à l’école et mener une vie meilleure que la sienne ; Giulia doit trouver un moyen de sauver le commerce familial au bord de la déroute ; Sarah, une avocate de Montréal, doit quant à elle lutter contre la maladie et défendre sa place au sein du cabinet pour lequel elle a travaillé avec acharnement depuis des années. Subtil et puissant à la fois, ce roman m’a particulièrement émue et il m’a donné envie de rencontrer son auteure pour en savoir plus sur sa création. L’occasion d’aborder à la fois le travail d’écriture et le place des femmes dans un monde qui demeure souvent très hostile envers elles.

Comment vous est venue l’idée de ce livre et l’envie de l’écrire ?

J’avais entendu parler du commerce des cheveux il y a dix ans, à l’occasion d’un documentaire que j’avais vu sur le sujet, qui se passait en Inde. Lorsqu’il y a deux ans, une de mes plus proches amies est tombée malade d’un cancer du sein, et m’a demandé de l’accompagner choisir sa perruque, cette idée m’a frappée : les cheveux qu’elle portait avaient voyagé, ils avaient accompli une incroyable odyssée. Je me suis dit qu’il y avait là un sujet fort.

Vous qui êtes scénariste à la base, qu’est-ce qui vous a attiré dans le format du roman ?

J’avais envie d’une autre forme d’écriture, qui me permettrait plus de liberté que l’écriture scénaristique. Enfant et adolescente, j’ai beaucoup écrit de poésie, j’ai même gagné un concours à l’âge de quinze ans. Cela fait vingt ans que je développe des scénarii, et je crois que la musique des mots me manquait. Un scénario n’est pas une œuvre en tant que tel, dans le sens où il n’est pas destiné à être lu mais à être filmé. Il faut entrer, au sens propre comme au sens figuré, dans un cadre. Et puis il y a les contraintes de la production, de l’industrie cinématographique… J’ai découvert dans l’écriture romanesque une très grande liberté. J’ai adoré ! Et j’ai très envie de continuer.

Comment avez-vous choisi ces trois portraits de femmes et leur articulation ?

Je voulais construire mon récit autour de trois personnages féminins forts, qui ne soient ni des femmes objets, ni des victimes, ni des faire-valoir. Je suis très sensible à la cause des femmes, à leur condition, à ce qu’elles vivent au quotidien, au carcan dans lequel la société les enferme souvent. J’avais envie de parler de ce que signifie être une femme dans le monde d’aujourd’hui. Smita, Giulia et Sarah n’ont en apparence rien en commun, elles ne vivent pas sur le même continent, elles n’ont pas la même culture, ni la même religion. Elles ne parlent pas la même langue, n’ont pas le même niveau social, ni la même situation familiale. Elles n’appartiennent pas au même type de société, mais chacune, à sa manière, est enfermée, cantonnée à un rôle qu’on lui a assigné. Ce qui va les réunir, au delà de ces différences, c’est cette pulsion de vie, cet élan qui va les porter à conquérir une forme de liberté, à « résister », à s’émanciper.

J’ai l’impression que vos trois personnages résument l’histoire de la femme : depuis une société qui les opprime jusqu’au monde moderne dans lequel elles s’émancipent sans pour autant être les égales des hommes. Etait-ce une construction volontaire ?

J’ai construit les trois récits en parallèle, tout en sachant qu’ils seraient liés. Je suis partie du personnage de Smita, l’indienne, qui s’est imposée tout de suite en raison du choix du sujet. J’ai commencé à construire son histoire, en même temps que celles de Giulia en Sicile et Sarah au Canada. Je savais que je voulais développer ces trois portraits sous forme de courts chapitres, qui s’entrelaceraient et dont chacun finirait par une révélation, à la manière des épisodes d’une série. Je voulais que ces trois femmes appartiennent à trois types de sociétés différentes : de celle qui opprime le plus les femmes (l’Inde) à celle qui leur laisse, en apparence, le plus de liberté (le Canada).

Y’a-t-il des livres ou des personnalités qui vous ont inspiré dans votre travail, en tant qu’auteur ou simplement en tant que femme ?

J’ai eu le souffle coupé en découvrant Mrs Dalloway de Virginia Wolf. Ça a été un grand choc. Elle incarne pour moi le génie littéraire à l’état pur. Dans un autre registre, il y a l’écriture de Duras, qui est un envoûtement. La musique de ses mots est unique et reste en moi comme une chanson entêtante. Et le roman  Les Heures de Mickael Cunningham, qui est mon livre de chevet… Ce sont des œuvres qui ont profondément marqué ma vie de lectrice. Des personnalités telles que Simone Veil, Simone de Beauvoir, mais aussi Malala, la jeune femme Prix Nobel de la Paix, ou encore Nojoud, cette petite fille yéménite de 12 ans qui a refusé le mariage arrangé auquel ses parents la destinaient, sont des modèles forts, et une grande source d’inspiration. Le courage de ces femmes est fascinant.

Je trouve que le tour de force de votre livre est d’aborder avec beaucoup de subtilité les différentes violences faites aux femmes, et notamment dans le cas de Sarah une violence sociale qui impose un modèle de réussite aux femmes. Une forme de violence qui semble banalisée aujourd’hui, je me trompe ?

A travers le portrait de Sarah, j’ai voulu illustrer le profond dilemme de nombreuses femmes de notre société occidentale, et l’écartèlement permanent dans lequel elles vivent. Elles doivent être des mères parfaites, des épouses modèles, assumer toutes les tâches domestiques et réussir brillamment leur carrière. C’est une position intenable. La société leur demande trop, et ne leur fait pas de cadeaux. On pardonne à un homme de délaisser son foyer pour se consacrer à son métier ; pas à une femme.  Pourtant, dans le milieu professionnel où évolue Sarah, elle n’a guère le choix. Elle porte ce corset invisible dont parle si bien Eliette Abécassis. Elle est écartelée, coupée en deux, comme de très nombreuses femmes que je connais.

A l’heure actuelle, la représentation de la femme évolue beaucoup. La « culture féministe » se fait de plus en plus entendre et on a même une super-héroïne au cinéma. Quel regard portez-vous sur ces nouvelles représentations de la femme ? Etes-vous optimiste ou sceptique ?

Je suis résolument optimiste ! Il le faut ! L’énorme succès de WonderWoman au cinéma montre qu’un blockbuster américain peut être réalisé par une femme, et cartonner dans les salles. Cela fait du bien ! La route est encore longue mais il y a une avancée de choses.
Votre livre rencontre actuellement un grand succès en librairie et il a été vendu à l’étranger. Comment vivez-vous cet enthousiasme des lecteurs pour votre histoire ?
C’est un cadeau ! Un condensé d’ondes positives. Je prends aussi cet enthousiasme pour le roman comme un encouragement à continuer : j’ai très envie d’en écrire d’autres ! Et de continuer à parler des femmes.

Quel  a été le dernier livre pour lequel vous avez eu un coup de cœur ? Quels sont vos prochains projets ?

Le roman Police d’Hugo Boris sorti en septembre dernier ; j’aime particulièrement le travail de cet auteur, que je trouve infiniment talentueux. Son écriture est magnifique, et il a le don pour écrire de très beaux personnages de femmes contemporains, forts et habités. Je suis d’ailleurs en train de travailler à l’adaptation pour le cinéma de son premier livre Le baiser dans la nuque… tout en réfléchissant à mon deuxième roman !

Je remercie chaleureusement Laetitia Colombani pour le temps qu’elle m’a si gentiment accordé, ainsi que les éditions Grasset pour cette très belle découverte.

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