Anne et la maison aux pignons verts : ma relecture

Depuis deux ans environ, il y a un regain d’intérêt en France autour de l’œuvre de Lucy Maud Montgomery, l’autrice de Anne et la maison aux pignons verts. Quand je dis regain d’intérêt, je devrais dire « découverte » ! Car en fait, les romans de cette remarquable saga littéraire sont restés longtemps dans l’ombre en France. A l’époque où les livres étaient publiés chez France Loisir (moment où ils ont croisé ma route), ils étaient classés en littérature jeunesse. Une classification qu’on pourrait défendre, mais qui ne rend pas entièrement justice au roman dans la mesure où il s’adresse en fait à un public bien plus large. Les éditions Toussaint L’Ouverture et Archipoche font un formidable travail pour permettre aux lecteurs français de découvrir enfin les romans de Lucy Maud Montgomery dans leur qualité originelle. Les premiers avec une nouvelle traduction et une édition illustrée absolument somptueuse. Les seconds en devenant la première maison d’édition française à proposer les livres en format poche. Et c’est justement dans ce format que je viens de relire (je pense pour la vingtième fois au moins) Anne et la maison aux pignons verts.

Si vous ne connaissez pas l’histoire, sachez qu’elle raconte la vie de la jeune Anne à la suite de son adoption par deux personnes qui vivent sur l’île du Prince Edouard. Au début du roman, l’héroïne n’a que onze ans (le même âge que moi quand je l’ai lu la première fois), mais l’histoire la suit au fil des années, et elle a environ seize ans à la fin du premier tome. Au fil des romans, les années passent et Anne grandit. Elle part étudier, commence à travailler, se marie, a des enfants… Et le dernier tome de la saga, Rilla d’Ingleside, raconte l’histoire des enfants d’Anne pendant la Première Guerre mondiale. Les garçons partent au front, et les filles participent à ce que les anglo-saxons nomment « le front domestique ». Au total, les sept romans forment une œuvre romanesque palpitante, habitée par des personnages inoubliables. Ils livrent aussi un témoignage formidable sur la vie au Canada à la fin du XIXe siècle et au tout début du XXe siècle.

Quand j’avais onze ans, la lecture de Anne et la maison aux pignons verts a été un véritable choc pour moi. Il me semblait que je n’avais jamais lu une histoire qui me ressemblait autant. Je n’étais ni orpheline ni canadienne et je n’avais jamais vécu dans une ferme, mais cette histoire et son personnage me parlaient d’une façon intime. Anne était l’incarnation de quelque chose que j’avais en moi. Ses rêves, sa façon de commettre les pires bourdes, son sens aigu de l’inspiration, son rapport à la nature et ses difficultés à s’ancrer dans la vie réelle faisaient écho à beaucoup de choses de ma propre vie. A onze ans, j’étais une enfant qui détestait aller à l’école. J’en pleurais la nuit dans mon lit. Je n’étais pas douée pour me faire des amis. Et la seule chose qui me rendait véritablement heureuse, c’était les livres. Les deux étagères de livres que j’avais dans ma chambre étaient mon plus grand trésor, et ils me donnaient la force d’affronter une vie réelle dans laquelle je me sentais systématiquement dépassée, isolée, démunie et en échec.

Dans les pages virtuelles de ce blog, j’ai souvent eu l’occasion de dire à quel point la lecture avait été ma planche de salut, et ce à de nombreuses reprises. Et bien c’est vraiment avec ce livre que tout s’est joué. Anne et la maison aux pignons verts a pris une place dans ma vie qu’aucun livre n’a jamais éclipsé. Ce livre m’habite autant que je l’habite. En grande période de stress, je me plonge dedans. Je l’ai relu l’année où j’ai passé mon bac. Je l’ai relu quand je me suis retrouvée au chômage. Je l’ai relu en période de deuil. J’y puise de la force, de la tendresse, la conviction que tout va s’arranger. Je le relis aussi quand tout va bien. Il me conforte alors dans ma conviction que la vie est une aventure merveilleuse.

Relire ce livre a l’âge adulte, c’est une expérience émouvante et un émerveillement renouvelé. Chaque relecture me ramène à l’émotion première, celle que j’ai ressentie quand j’ai découvert le livre à onze ans. Honnêtement, je pense que la plupart des lectrices adultes qui découvriraient le roman aujourd’hui pourraient lui trouver un style désuet, voire grandiloquent par moment. Mais ces défauts ne me gênent pas. Quand j’avais onze ans, je ne les voyait pas. A présent, j’en ai conscience, mais ils ne gâchent pas mon plaisir de lecture.

Anne et la maison aux pignons vertsAnne est un personnage qui incarne la force de la résilience. Elle surmonte toutes les épreuves. Parce qu’elle n’a pas le choix, mais aussi parce qu’elle fait le choix de toujours voir le bon côté des choses. Elle sait se contenter de ce qu’elle a. Pas parce qu’elle n’a pas d’ambition ou parce qu’elle baisse les bras facilement, mais au contraire parce qu’elle est capable de reconnaître la valeur de ce qu’elle a. C’est une dimension du personnage que j’aimais quand j’étais petite, sans en prendre pleinement la mesure. Maintenant que je poursuis mes relectures à l’âge adulte, je comprends ce que j’avais senti instinctivement : le bonheur ne tombe pas du ciel, il se cultive. Et c’est un talent qu’on peut exercer tous les jours de la vie.

Je ne sais pas si cet article vous aura donné envie de découvrir le livre de Lucy Maud Montgomery, mais sachez que Anne et la maison aux pignons verts est vraiment un roman formidable. Et tous les autres tomes sont également excellents. J’ai une préférence pour Rilla d’Ingleside car c’est un livre absolument poignant, avec quand même beaucoup d’humour. Chaque fois que je le referme, il me prend l’envie de partir vivre sur une île. C’est ma madeleine de Proust à moi, et encore aujourd’hui je ne peux que remercier ma bonne étoile d’avoir fait entrer cette histoire dans ma vie.

6 réflexions sur “Anne et la maison aux pignons verts : ma relecture

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