Interview de Guillaume Gonin

Selon mon expérience de lectrice, la qualité d’une biographie dépend fondamentalement de deux choses : il faut que la vie de la personne racontée soit vraiment intéressante ; il faut que l’auteur soit à même de transmettre cet intérêt à ses lecteurs. Et j’ai justement croisé l’exemple type d’une biographie réussie en découvrant le livre que Guillaume Gonin a consacré à Robert Kennedy. Oui, Robert : vous lisez bien. Car dans l’imposante fratrie Kennedy, JFK n’a pas été la seule figure digne d’intérêt. En découvrant l’itinéraire passionnant de son frère cadet, on en vient fatalement à se demander comment il a pu rester méconnu du public français aussi longtemps. Véritable personnage de roman, il naît dans l’une des familles les plus intéressantes du XXe siècle et se lance par la suite dans une carrière politique impressionnante. La mafia, la ségrégation et la misère ne sont que quelques unes des causes qu’il combattra dans sa vie avant de terminer assassiné comme son frère, à l’aube d’une campagne présidentielle qui s’annonçait passionnante. Forcément, après une lecture aussi palpitante, j’ai eu envie d’en savoir plus. Guillaume Gonin a gentiment pris le temps de répondre à quelques questions pour aborder son travail de recherche et d’écriture.

Tout d’abord, j’aimerais savoir comment est né votre intérêt pour Robert Kennedy. Qu’est-ce qui vous a donné envie d’écrire sa biographie ?

C’est un personnage qui m’a énormément intrigué parce qu’il est très difficile à saisir. J’ai d’abord vite compris que derrière tous les grands moments de John F. Kennedy (son élection à la présidence, la crise des missiles, les droits civiques), il y avait son frère, qui était son plus proche et féroce conseiller. Puis, j’ai découvert l’itinéraire politique propre de Robert Kennedy après l’assassinat de JFK, entre 1963 et 1968, de sénateur de New York à candidat présidentiel très progressiste. Or, quand on connaît la première partie de sa vie, arc-boutée sur les intérêts de sa famille et surtout de son frère, où Bobby se révèle assez conservateur politiquement et très dur de caractère, cette mue semble presque inconcevable. Et pourtant, à la fin des années 1960, il s’est investi comme aucun élu en faveur des pauvres et des minorités. C’est donc l’histoire de cette transformation qui m’a fascinée, à la fois humaine et politique.

J’imagine que vous avez mené des recherches pour écrire ce livre. Comment avez-vous procédé ?

J’ai commencé par mettre la main sur les (nombreux) livres anglophones consacrés à Robert Kennedy, ainsi que ceux traitant de sa famille et de la politique américaine des années 1950 et 1960. Cela représente plus de 50 ouvrages. Puis, je me suis rendu aux Etats-Unis pour consulter la Kennedy Library à Boston et surtout rencontrer des témoins de sa vie, comme Peter Edelman, son ancien conseiller juridique au Sénat aujourd’hui professeur de droit à Georgetown, ou John Lewis, le militant des droits civiques investi durant sa campagne de 1968, devenu Congressman. Ces rencontres ont été déterminantes pour mieux cerner le personnage, et confronter directement mon interprétation à la réalité telle que vécue par les acteurs de l’époque. Enfin, une fois cette matière première réunie, je me suis lancé dans l’écriture. C’est la phase qui m’a pris le plus de temps car je souhaitais vraiment que cette biographie soit un récit vivant, qu’on vive cette période de l’histoire américaine récente à travers les yeux de Bobby Kennedy.

Quelles sont les difficultés auxquelles on peut se heurter dans l’écriture d’une biographie ?

Je pense qu’il s’agit des mêmes difficultés que celles rencontrées dans l’écriture de tout livre. Car l’écriture n’est pas nécessairement un processus mécanique. En tout cas en ce qui me concerne. Parfois, l’inspiration permet d’écrire des heures et des heures sans s’arrêter. Et d’autres fois, on peut passer des jours sur une page, voire des semaines, sans parvenir à trouver la clef. Il faut donc gérer au mieux ces hauts et ces bas, cette tendance bipolaire inhérente à la rédaction de tout récit. Et la biographie n’échappe pas à cette règle. De plus, dans le cas d’une biographie politique, il est parfois tentant de se laisser porter par les événements de la vie qu’on étudie. Mais le livre risque alors de devenir une sorte de catalogue chronologique. Toute la difficulté réside donc dans l’art de donner du sens à son récit, à travers les différentes synthèses, analyses et anecdotes, tout en restant le plus fidèle possible. Dire en peu de mots beaucoup de choses j’imagine.

Dans votre livre, vous montrez la trajectoire de Robert Kennedy en essayant de vous affranchir de la « mythologie » familiale. Est-ce facile/possible de faire la part entre les deux ? Parce que j’ai l’impression que finalement, sa vie et sa mort ont encore renforcé le mythe de cette famille.

L’héritage politique de Robert Kennedy à partir de 1964, comme sénateur critique de la guerre du Vietnam puis surtout comme candidat présidentiel pleinement engagé en faveur des droits civiques et de la lutte contre les inégalités, s’affranchit du mythe familial en le dépassant. Il enrichit le mythe en ouvrant ses horizons. Mais cet héritage propre est d’autant plus puissant quand on connaît sa trajectoire, quand on sait d’où il vient. En ce sens, on ne peut donc faire l’économie de la mythologie familiale. C’est donc un double mouvement, l’un renforçant inévitablement l’autre.

Robert et John Kennedy à la Maison Blanche

Vous revenez sur la présidence Kennedy en expliquant le rôle décisif que Robert a joué auprès de son frère. En vous lisant, on a l’impression qu’ils se complétaient parfaitement et que chacun comblait les faiblesses de l’autre. Quelle était vraiment leur relation ?

Contrairement à ce qu’on pourrait penser, Jack (le surnom donné à JFK depuis toujours) et Bobby ont mis du temps à se connaître. Huit ans d’écart dans une famille aussi nombreuse (9 enfants) constitue un sacré écart. Longtemps, Bobby est donc resté dans l’ombre de ses aînés, tandis que Jack constituait une figure lointaine de la vie de son petit frère admiratif. Puis, Robert s’est petit à petit imposé comme l’homme de confiance, l’homme fort de la famille. Il a dirigé les deux campagnes électorales les plus décisives de la carrière de Jack, pour le Sénat (1952) et la Présidence (1960). C’est dans l’action politique que les deux frères se sont finalement rapprochés, ce lien culminant dans les épreuves affrontées ensemble à la Maison blanche. C’était donc une relation de confiance, faite d’admiration réciproque : innée pour Bobby, alors que Jack a découvert son petit frère plus tard.

Ce qui frappe le plus dans votre livre, c’est que Robert Kennedy était issu d’une des familles les plus privilégiées d’Amérique et qu’il est devenu, au fil des années, le défenseur des minorités, des déshérités, des gens avec lesquels il n’avait rien en commun. Ça semble très paradoxal, non ? Est-ce que c’est ce qui fait de lui un sujet si intéressant pour un biographe ?

C’est à la fois paradoxal et logique. Car, en plongeant dans son enfance, on comprend facilement pourquoi Robert Kennedy a un faible pour les minorités et les déshérités. Plus petit, ignoré dans une famille archi-compétitive, il s’est toujours battu pour exister. Bobby a toujours été dans le camp des challengers. Enfant, il était très emphatique et curieux. Cet aspect de sa personnalité, mis entre parenthèses dans sa quête d’approbation du père et des grands frères, s’est révélé au grand jour une fois débarrassé du poids des responsabilités familiales, après l’assassinat de son frère en 1963. C’est ce qui rend sa trajectoire si fascinante, et le personnage finalement attachant, très humain.

Que reste-t-il aujourd’hui de son héritage politique aux Etats-Unis ?

Quand je me suis rendu à Washington pour rencontrer John Lewis, afin de questionner les souvenirs de l’ancien Freedom Rider et leader de la marche de Selma, j’ai été frappé en rentrant dans son immense bureau du Congrès. Sur les murs, deux personnages dominent tous les autres : Martin Luther King et Robert Kennedy. Je rappelle qu’il s’agit d’un élu qui a dialogué avec Nelson Mendela, qui est un ami de Barack Obama et des Clinton. Et pourtant, même 50 ans après, ses deux héros demeurent Martin Luther King et Robert Kennedy. A Washington, en sortant du Congrès, si vous prenez le chemin de la Maison Blanche, vous passerez d’ailleurs devant le Robert F. Kennedy Building, soit le principal bâtiment du ministère de la Justice renommé ainsi par le président George W. Bush. La formidable diversité de ceux qui se réclament plus ou moins directement de son action témoigne donc de la force de son héritage, encore aujourd’hui.

Comment expliquez-vous qu’il soit si peu connu en France ?

Je ne l’explique pas, car quiconque s’intéresse au président Kennedy, aux années 1960 et aux Etats-Unis ne peut pas passer à côté de Robert Kennedy, personnage central de sa famille, de son pays et de son temps. J’espère donc que ce livre contribuera à réparer cet oubli étonnant.

Il y a une ironie du calendrier : votre livre paraît seulement quelques mois après l’élection présidentielle américaine. Et en lisant votre ouvrage, j’ai eu la sensation un peu déprimante que l’Amérique de 2017 ressemblait de plus en plus à l’Amérique de la fin des années 1950, coupée en deux et agitée par des courants contraires. Ironiquement, les prises de position de Robert Kennedy semblent plus modernes et progressistes que jamais. Je me trompe ?

Malheureusement, non. Les inégalités de toutes sortes, les divisions raciales, les violences urbaines, la pauvreté d’une part grandissante d’Américains, ou encore la perte de sens et de direction de la société occidentale : vous l’avez dit, ces problématiques sont d’une actualité brûlante. Comme en 1968, l’année charnière qui vient de s’écouler a vu les Etats-Unis s’engager dans une voie inquiétante, entraînant sûrement une partie du monde avec eux, et dont la priorité semble éloignée des combats progressistes de Robert Kennedy et de bien d’autres.

Finalement, quelle est la chose que vous avez envie que vos lecteurs retiennent de lui ?

Sa transformation. Sa remise en cause profonde, qui lui a permis de se dépasser et de se trouver. Dans cet esprit, j’aime l’éloge funèbre de Ted Kennedy, le dernier de la fratrie, à la mort de Bobby : « Mon frère n’a pas besoin d’être idéalisé ou d’être grandi dans la mort au-delà de ce qu’il était vivant. Qu’on se souvienne de lui comme d’un homme bon et décent, qui a vu le mal et essayé de le changer en bien, qui a vu la douleur et essayé de la soigner, qui a vu la guerre et essayé de l’arrêter. »

Je remercie chaleureusement Guillaume Gonin d’avoir bien voulu répondre à mes questions. J’espère que cette interview vous donnera envie de découvrir l’excellente biographie qu’il a consacré à Robert Kennedy.

Très bonne lecture à tous !

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