Interview de J.J. Murphy : quand le roman policier flirte avec les années folles

affaire belle evaporeeC’est le secret le moins bien gardé de ce blog : je suis une grande fan de romans policiers. L’année dernière, grâce aux éditions BakerStreet, j’ai découvert le premier tome d’une série de romans policiers absolument brillants : Le Cercle des plumes assassines. L’histoire mettait en scène la pétulante Dorothy Parker, auteure américaine des années 1920 qui, sous le stylo de J.J.Murphy, devenait détective pour résoudre un meurtre. Dans un tourbillon de bonne humeur, d’humour et de répliques cinglantes, l’enquête évoluait avec brio. Alors que L’Affaire de la belle évaporée, nouvelle enquête de Dorothy, vient de paraître en France, j’ai pu rencontrer le romancier qui se cache derrière ces enquêtes pleines de malice et d’inventivité. L’occasion de discuter de Dorothy, celle de la vraie vie et celle du roman, ainsi que des autres aspects qui le passionnent dans ces années folles qu’il décrit.

Qu’est-ce qui vous a mené à l’écriture de roman ?

Je ne pensais pas que je pourrais écrire un roman. J’avais essayé plusieurs fois mais je n’arrivais jamais à trouver la fin. Et puis j’ai participé à un concours dans un magazine pour trouver une idée de film. J’y ai participé en envoyant mon idée. Il y a eu trois gagnants et j’étais l’un des trois. Le magazine a publié les idées des gagnants et à ce moment-là j’ai été contacté par des producteurs qui voulaient lire mon script. Sauf que je n’en avais pas, j’avais seulement une idée. Alors j’ai rapidement écrit un scénario, mais ça m’a quand même pris presque trois mois pour y arriver. Entre temps, les producteurs n’étaient plus intéressés, parce que vous savez les choses changent vite à Hollywood ! Mais le fait d’avoir écrit ce scénario m’a donné confiance. Je savais désormais que je pouvais aller au bout de l’écriture d’un livre.

 

Est-ce que ça a été facile de trouver un éditeur pour le premier livre ?

En fait j’avais écrit deux manuscrits avant d’écrire le premier Dorothy Parker. Mais je n’avais trouvé aucun agent littéraire pour les vendre à un éditeur. Quand j’ai commencé à penser au premier Dorothy, j’ai pensé que les éditeurs aimeraient l’idée. Mais ça m’a quand même pris un an avant de trouver un agent littéraire. J’ai essuyé plusieurs refus. Mais dès que j’ai trouvé un agent, il a réussi à vendre mon livre à un éditeur en seulement un mois.

 

Pourquoi avoir choisi Dorothy Parker comme héroïne de vos romans policiers ?

C’est vrai que ce n’est pas le détective auquel on est habitué ! Je la connais depuis des années. Mon oncle était un artiste à New-York dans les années 1960-1970. Il fréquentait parfois l’hôtel Algonquin et il nous racontait ensuite les histoires formidables en rapport avec ce lieu, surtout celles du groupe de la Table Ronde. Donc j’avais l’impression de déjà connaître Dorothy Parker. Et quand j’ai eu l’idée d’écrire un roman policier, j’ai tout de suite eu envie de l’écrire sous forme de comédie. Parce que pour moi la comédie et le meurtre sont en quelque sorte les deux visages du drame. Je voulais un personnage féminin parce que les femmes, spécialement dans les années 1920, n’étaient pas les égales des hommes. Donc elle serait inattendue, Et elle-même ne se prendrait pas pour un détective. Elle chercherait juste à résoudre l’intrigue. Comme dans le premier livre où elle souhaite surtout résoudre le meurtre pour ensuite retourner faire la fête et s’amuser. J’aimais vraiment l’idée de situer l’histoire à l’époque de la Prohibition dans les années 1920 car c’est une période riche et intéressante. D’ailleurs ça a été passionnant pour moi de faire des recherches sur cette époque et aussi sur Dorothy Parker. C’est intéressant parce qu’en fait aux Etats-Unis, il y a beaucoup de gens qui ne savent pas qui elle était. Et si les gens connaissent son nom, c’est à cause de ses citations célèbres, mais pas tellement plus. Les lecteurs américains connaissent un peu l’histoire de la Table Ronde, mais pas tellement plus.

 

J’ai l’impression que Dorothy Parker n’est pas reconnue à sa juste valeur en comparaison avec d’autres auteurs américains de son époque… et même par rapport aux autres membres du groupe de la Table Ronde.

Oui, c’est probablement du au fait qu’elle n’écrivait pas de romans. Elle a publié beaucoup de poésie et malheureusement presque personne ne lit plus de poésie. Mais dans les années 20, au début de la table ronde, elle était la moins célèbre du groupe et personne n’aurait parié sur elle à l’époque pour devenir célèbre. Alexander Woolcott était bien plus populaire qu’elle par exemple. Robert Benchley était assez connu à l’époque mais il est presque oublié aujourd’hui. Le plus célèbre de la bande était Harpo Marx en fait.

 

Finalement, le plus célèbre aujourd’ui, c’est l’hôtel Algonquin qui est devenu un lieu mythique à New York. C’est d’ailleurs un personnage à part entière dans L’Affaire de la belle évaporée…

Oui, j’ai fait beaucoup de recherches sur ce lieu. J’y suis allé et je l’ai visité, de la cave au dernier étage, en particulier tous les endroits où le public ne peut pas aller. Étonnamment j’ai trouvé beaucoup d’informations sur Youtube pour me renseigner sur la vie de New York dans les années 1920 et ça a été une inspiration sur la vie de l’hôtel. Il y a aussi un livre écrit par le directeur de l’hôtel à l’époque de la Table Ronde, Franck Case, dans lequel il raconte beaucoup d’anecdotes intéressantes. Tout ça a ensuite servi pour l’écriture.

 

Comment faites-vous pour transformer des gens qui ont vraiment existé en personnages de roman ? Est-ce que vous prenez parfois des libertés ?

Pour Dorothy Parker, je crois qu’elle était plus agressive dans la vraie vie que ma version d’elle. Dans mes livres, elle n’a pas peur de la confrontation mais ça reste moins marqué. Je pense que beaucoup d’entre nous rêveraient de s’asseoir à la Table Ronde avec toute la bande. Mais en fait, on serait vite lassé car ils se comportaient comme des enfants turbulents, ils se moquaient tout le temps les uns des autres. Dorothy elle-même était comme ça. Donc pour passer un livre entier en compagnie d’elle, il fallait que je l’adoucisse un peu. Dans la vraie vie, elle utilisait la comédie et l’intelligence comme une défense, un bouclier. Sa vie semble avoir été assez triste, elle a vécu plusieurs drames même si elle n’a pas non plus un destin d’auteur maudit. Par contre, c’est vrai qu’elle avait le sentiment d’avoir gâche son talent, de ne pas avoir accompli tout ce qu’elle aurait du. Elle pensait qu’elle faisait trop la fête à la Table Ronde et qu’elle n’écrivait pas assez. Pourtant je trouve qu’elle avait un très grand talent. Ce qui s’est passé, c’est que son style est passé de mode, en particulier avec le courant du roman réaliste et les auteurs de la Beat Generation.

 

Quelle est votre méthode de travail quand vous écrivez ?

Je n’ai pas de méthode ! J’essaye de construire petit à petit. Comme j’ai déjà Dorothy Parker, je commence par penser au personnage que j’ai envie d’ajouter. Dans le premier livre c’était William Faulkner, dans celui-ci c’est Arthur Conan Doyle. Je réfléchis à un meurtre qui se déroule de telle façon que les qualités des personnages permettront de le résoudre. Et la comédie arrive au beau milieu de tout ça parce que c’est un moyen pour les personnages de se confronter à ce qui arrive dans l’histoire, au meurtre et à l’angoisse.

 

Et c’est ce qui amène l’équilibre entre la comédie et le suspens ?

La comédie est un bon moyen de dire les choses rapidement et avec efficacité. Si vous dites les choses en une réplique drôle, ça va plus vite que d’écrire un long paragraphe. Dans mon esprit, les personnages sont toujours en train de blaguer. Parfois je dois les retenir de faire des blagues quand c’est un moment crucial pour le suspens. Mais tout doit sonner drôle afin d’être intéressant pour le lecteur.

 

Est-ce qu’il vous arrive d’utiliser de vraies citations de Dorothy Parker pour vos dialogues ?

C’est une bonne question et la réponse est oui, quelque fois. Je ne voulais pas que les admirateurs de Dorothy Parker se sentent arnaqués s’ils ne retrouvaient pas des choses qui viennent d’elle. Il fallait que ce soit authentique. Mais quand j’en utilise, j’essaye de retourner les citations d’origine, de les utiliser dans un contexte original pour surprendre le lecteur.

 

Dans ce nouveau livre, vous invitez un nouveau personnage : Arthur Conan Doyle aide Dorothy Parker à enquêter. C’est un sacré challenge pour un auteur de roman policier d’écrire une histoire avec Conan Doyle comme personnage…

Oui ! C’est déjà un sacré challenge d’écrire le personnage de Dorothy parce que c’est une femme, elle est très intelligente, elle est très drôle, c’est une juive new-yorkaise des années 1920… Elle est vraiment très différente de moi. Ça c’était déjà très dur. Donc prendre Arthur Conan Doyle et en faire un personnage, alors que je me sens plus à l’aise avec lui, en fait c’était moins intimidant que d’écrire Dorothy Parker !

 

Vous avez fait des recherches sur lui avant d’écrire L’Affaire de la belle évaporée ?

Oui. Je savais déjà beaucoup de choses sur lui parce que quand j’ai écrit mon précédent livre, j’avais fait des recherches sur Houdini et j’avais découvert l’amitié entre les deux hommes.  Dans les années 1920, Conan Doyle était à un moment de sa vie où il s’intéressait beaucoup au spiritualisme. Il défendait le spiritualisme. Il était très différent de l’homme qu’il était au début de sa carrière d’auteur, très différent de l’idée que la plupart des gens se font du créateur de Sherlock Holmes. Donc, je crois qu’il était parfait pour jouer l’opposé de Dorothy Parker. Finalement, elle parvient à le ramener au plaisir de l’enquête criminelle et il se prend au jeu.

 

Dans le premier livre, on croisait William Faulkner. Houdini apparaissait dans le second, et maintenant on trouve Conan Doyle dans le troisième. J’aimerais savoir comment vous choisissez les guest stars de vos livres.

Faulkner, je l’avais choisi à cause d’une phrase : « Murder your darlings » qui a donné le titre du premier roman. C’est une phrase utilisée par les éditeurs. Ça veut dire que quand vous écrivez quelque chose que vous aimez vraiment beaucoup, ça veut souvent dire que vous l’avez écrit pour vous-même plus que pour le lecteur, et il faut s’en débarrasser parce que ça ne sert pas l’intrigue. Il faut faire une coupe et c’est ce que signifie l’expression « Murder your darlings ». On attribue cette phrase à Faulkner, mais quand je l’ai entendu la première fois, j’ai cru que c’était une citation de Dorothy Parker, parce que ça ressemble à quelque chose qu’elle aurait pu dire. En fait, ça vient d’un poète anglais. Mais quand j’ai découvert cette phrase et que j’ai trouvé la fausse référence de Faulkner, j’ai eu envie de faire quelques recherches sur Faulkner. C’est là que j’ai appris qu’il avait travaillé à New York au début des années 1900. Puis il y est retourné plus tard, dans les années 1920 et c’est à ce moment là qu’il a rencontré les membres de la Table Ronde. Eux étaient en fin de carrière tandis qu’il était très connu. C’est ce qui m’a donné l’idée d’ajouter son personnage dans le premier livre. Pendant que je faisais les recherches sur Faulkner, je suis tombé sur des informations qui m’ont mené à Houdini parce qu’à l’époque il faisait de nombreux spectacles à New York. Et ensuite, mes recherches sur Houdini m’ont mené à Conan Doyle car ils se connaissaient tous les deux.

 

L’un a mené à l’autre ?

Oui tout à fait. A partir de Faulkner, je me suis dit que ce serait une bonne idée d’avoir dans chaque roman un écrivain célèbre qui me servirait de personnage. Sauf que dès le second livre, j’ai complètement dévié en choisissant Houdini ! Mais là j’y reviens avec Conan Doyle. Et le quatrième tome aura aussi un écrivain célèbre des années 1920 comme invité. Mais il faudra attendre avant que ce livre soit fini parce que je commence à peine son écriture. Et le roman se déroulera en France parce Dorothy y a passé quelques temps.

 

Avez-vous une liste des personnages historiques des années 1920 que vous avez envie d’amener dans vos romans ?

Pas une liste officielle. Mais j’ai des idées oui. Je pense à des personnes qui fonctionneraient bien avec Dorothy. Idéalement, il faut un ami ou un ennemi pour que la relation entre les deux soit intéressante. Je ne peux pas prendre quelqu’un entre les deux, il faut qu’il y ait un lien.

 

Vous écrivez actuellement un quatrième tome des enquêtes de Dorothy Parker. Savez-vous si vous allez encore écrire plusieurs livres sur elle ?

J’ai des idées pour d’autres livres. En fait, jusqu’à récemment, je ne savais pas si j’allais écrire un autre livre. Mais j’ai le sentiment que les gens aimeraient lire d’autres histoires avec Dorothy… en tout cas quelques personnes !

 

Quel livre de Dorothy Parker vous recommanderiez à un lecteur français ?

The Portable Dorothy Parker. Malheureusement je ne crois pas que ce soit traduit en français. C’est le meilleur parce qu’il y a presque tout, des nouvelles, de la poésie… Depuis sa première publication, le livre a toujours été réédité. C’est devenu un classique et c’est un excellent moyen de la découvrir. Resumé est mon poème préféré d’elle. C’est un texte très drôle et je l’adore. Mais ses nouvelles sont aussi excellentes. Il y a de très belles choses à découvrir. Il y a aussi une très bonne interview d’elle qui date de 1956 parue dans la Paris Review qui permet de vraiment la découvrir.

 

Et enfin : quel est le dernier livre pour lequel vous avez eu un coup de cœur ?

Le dernier livre que j’ai lu c’était La Fille du train mais je ne l’ai pas beaucoup aimé. C’est le problème quand on est auteur, on lit le livre en se disant « Je n’aurais pas écrit ça comme ça », « Ils auraient du changer la fin »… C’est difficile en tant qu’auteur d’apprécier vraiment les livres qu’on lit !

 

Je remercie J.J. Murphy qui a pris le temps, pendant son passage à Paris, de répondre si gentiment à mes questions. Et évidemment, rien n’aurait été possible sans les éditions BakerStreet qui m’ont permis de rencontrer cet auteur passionnant. J’en profite pour vous dire que la première aventure de Dorothy Parker, Le Cercle des plumes assassines, vient de paraître chez Folio en format poche. Si vous ne l’avez pas encore lu, c’est l’occasion de vous faire un petit plaisir avec un excellent roman policier à l’humour ravageur. Sachez aussi que plusieurs livres de Dorothy Parker sont disponibles en français chez 10-18.

Je vous souhaite à tous une excellente lecture !

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2 commentaires pour Interview de J.J. Murphy : quand le roman policier flirte avec les années folles

  1. Super interview ! Je compte bien acheté son premier roman 😀

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