Jours tranquilles, brèves rencontres : livre-mémoire d’Eve Babitz

Jours tranquillesLe titre est joli et ne vous prépare absolument en rien à ce que vous allez trouver dans ces pages : Jours tranquilles, brèves rencontres. Des brèves rencontres, Eve Babitz en a fait pas mal dans sa vie. Quant à avoir jamais vécu des jours tranquilles, je n’y crois pas trop ! Car avoir été jeune à Los Angeles dans les années 1960, c’est forcément avoir pas mal d’anecdotes à raconter. Encore faut-il savoir raconter. D’emblée, ce livre m’a fasciné. Je pensais qu’il s’agissait d’une suite de portraits, mais c’est beaucoup plus que ça : un voyage dans le temps, dans la mémoire d’une femme qui s’appelle Eve Babitz et qui fait revivre sous le soleil de sa jeunesse californienne une époque qui a cessé d’exister depuis longtemps.

Eve Babitz a vaguement travaillé comme artiste, comme groupie, et ce qu’on peut dire au moins avec assurance, c’est qu’elle sortait beaucoup et qu’elle rencontrait toutes sortes de gens. Des acteurs, des femmes fatales, des artistes à la dérive, des gens dont on ne sait pas très bien ce qu’ils font (si ce n’est que ça a un rapport avec le cinéma)… bref, toutes sortes de gens. Et son livre est justement une plongée dans ces rencontres. Au fil des chapitres, elle défile ses rencontres, ses instantanés de vie qui l’ont conduite vers certaines aventures, certains moments qui lui ont permis de vivre pleinement de Los Angeles des années 1960. On découvre des bars, des restaurants, le Château Marmont en pleine gloire, le tout dans une ambiance hippie et arty totalement assumé. Au milieu de tout ce chaos, on entend la voix d’Eve qui raconte sa propre vie autant que celles des gens dont elle nous parle. Confidences et témoignages se mêlent, et c’est Eve qui sert de trait d’union entre les différents portraits qu’elle dessine sous les yeux du lecteur.

Difficile de résumer un livre aussi dense (bien qu’il ne fasse que 220 pages) car ce n’est pas de la fiction, et pas non plus une autobiographies. C’est vraiment un livre à prendre comme un recueil de témoignages, comme une sorte d’enquête sociologique sur ce qu’était Hollywood à l’époque. En cela, le livre peut être déstabilisant. En ce qui me concerne, je me suis tout de suite sentie replongée dans les pages des livres de Jim Morrison à cause de l’atmosphère décrite, reconnaissable entre toutes. Je me suis sentie chez moi parce que j’avais un point de repère, mais je pense que beaucoup de lecteurs pourraient être moins réceptifs et se décourager aux premières pages. Ce serait dommage.

Outre l’aspect instructif du livre qui nous plonge dans le passé, il y a deux points que j’ai trouvé formidables dans les pages que j’ai lues. Le premier, c’est l’art du portrait et du récit dont Eve Babitz fait preuve. Elle a écrit ses textes à peu près à l’époque où elle a vécu ses histoires. Du coup, il n’y a pas une once de nostalgie ou de sentimentalisme. Elle ne jette pas un regard embellissant sur le passé mais se contente de raconter les choses comme elle les a vécues. Elle analyse les gens qu’elle a croisé pour bien faire ressortir leur personnalité. Sous sa plume, les personnes ont l’air réelles. Et par-dessus tout, elle communique au lecteur son amour de Los Angeles, ce qui donne une note résolument exotique à ce livre pour un lecteur français.

L’autre point qui m’a intéressé dans ce livre (et à mon sens, le plus important), c’est l’écriture elle-même. Eve Babitz semble écrire de manière instinctive, comme si elle déroulait sous nos yeux la pellicule de sa mémoire. C’est clair comme de l’eau de roche, et en même temps le texte est travaillé, bien construit, laissant place parfois à des accents de mélancolie ou de contemplation, et à d’autres moments à l’énergie et à la frénésie d’une ville toujours en activité. Cette écriture est terriblement séduisante parce qu’elle a l’air « vivante ». Je ne sais pas si ce que j’écris est très clair (et à mon avis, il faut vraiment que vous lisiez le livre pour comprendre ce que je dis), mais pour résumer : c’est comme si en lisant, on entendait la voix d’Eve, assise juste à côté de nous, qui nous raconte ses anecdotes avec un verre de tequila sunrise à la main. Cette sensation de lecture est vraiment très grisante.

Ce livre est une belle découverte, et c’est une excellente idée que les éditions Gallmeister ont eu de le proposer aux lecteurs français. Je suis ressortie de ce livre avec l’irrépressible envie d’en savoir plus sur Eve Babitz. Chose étonnante, je me suis arrêtée en plein milieu de la lecture pour faire une recherche sur Google images : j’avais besoin de savoir à quoi ressemblait son visage… Ce livre fait entrer le lecteur dans une forme d’intimité dont on ne parle finalement pas souvent : la mémoire. Ce n’est pas de la fiction, pas de l’autobiographie, mais c’est une plongée fascinante au coeur d’un espace où le réel devient glissant et s’efface derrière les sensations.

Jours tranquilles, brèves rencontres d’Eve Babitz

Disponible aux éditions Gallmeister – 11€.

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