Interview de Cynthia Liebow, fondatrice des éditions Baker Street

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Il y a quelques jours, je vous parlais de la librairie parisienne Shakespeare and company, fondée par une américaine passionnée de littérature et tombée amoureuse de la ville lumière. Aujourd’hui je reste un peu dans le même thème et je vous invite à faire la connaissance de Cynthia Liebow, une autre américaine amoureuse des Belles Lettres qui s’est installée en France pour faire partager sa passion. En 2007, Cynthia a monté sa propre maison d’édition en France : Baker Street, spécialisée dans les littératures anglo-saxonnes. Une aventure passionnante qui a déjà permis aux lecteurs français de découvrir de superbes livres (mon coup de cœur personnel va à Londres par hasard, l’excellent roman d’Eva Rice) avec un catalogue varié qui va de la fiction au document en passant même par un recueil de sketchs. Et ça n’est pas prêt de s’arrêter ! Car des projets, Cynthia Liebow en a plein, dont un livre d’entretiens avec Paul McCartney qui va paraître à la rentrée. Un joli coup pour cette petite maison d’édition qui a su se faire une place parmi les grosses écuries françaises. Surtout, Baker Street ressemble beaucoup à sa fondatrice en défendant deux valeurs qui lui sont chères dans le monde des livres : passion et curiosité.

Tout d’abord, pouvez-vous me parler un peu de vous ? Comment êtes-vous devenue éditrice ? Pourquoi avoir posé vos valises en France ?

J’étais déjà en France depuis un moment quand j’ai commencé à travailler dans l’édition : j’étais venue faire une maîtrise, puis j’ai poursuivi et j’ai fait un doctorat. Pendant ce temps j’enseignais en faculté – à la Sorbonne, à Nanterre, à Lille… J’ai commencé par faire des lectures pour les Editions Denoël et quand la personne qui s’occupait des livres anglo-saxons est partie pour Flammarion (Elisabeth Gilles, la fille de la romancière Irène Némirovsky, l’auteur de Suite française), ils ont scindé en deux les domaines dont elle s’occupait, et ont demandé à Jacques Chambon de diriger la collection remarquable de science-fiction, « Présence du futur », et à moi de chapeauter le domaine anglo-saxon. Comme je suis américaine, je pouvais apporter des infos, des idées, des nouveautés, des tendances américaines… c’était un choix assez naturel.

Est-ce que le fait d’avoir un père professeur de littérature et auteur a eu une grande influence sur vous ? Vous avez dû grandir entourée de livres.

Oui, of course ! C’est mon père qui m’a donné le goût des livres, mon amour pour la littérature. J’ai commencé à lire à l’âge de quatre ans et je n’ai jamais cessé depuis ! C’était quelqu’un de très érudit mais aussi avec énormément d’humour, un grand raconteur, ses étudiants l’adoraient.

Vous avez travaillé plusieurs années comme éditrice dans plusieurs maisons d’édition françaises. Pouvez-vous nous parler un peu de votre expérience ? 

C’est un métier à la fois très sympathique, stimulant, qui ouvre sur beaucoup d’horizons, on brasse des sujets très différents et on rencontre des gens fascinants, venus de beaucoup d’univers disparates. Donc, passionnant, mais en même temps très prenant : le travail n’est jamais fini, il y a toujours un journaliste de plus à qui il faut écrire, un (ou dix) mail(s) de plus auxquels il faut répondre, on peut facilement passer toute la nuit au bureau, et cela m’arrive…

Comment est né le projet de monter votre propre maison d’édition ?

Pour avoir plus d’autonomie, moins de contraintes, ne pas prendre des décisions en fonction de l’équipe de vente ou du comité de lecture, car chacun y va de son avis, mais vraiment pouvoir suivre son propre goût.

Pourquoi le nom de Baker Street ? Vous n’êtes pas spécialement une maison de romans policiers…

Baker Street est bien sûr une référence à la célèbre adresse de Sherlock Holmes, au 221b Baker Street à Londres, donc il est vrai que les gens peuvent nous imaginer spécialisés en polars ou thrillers. Mais le nom est surtout un hommage à mon père, grand spécialiste de l’illustre détective, président pendant un temps de la Société de Chicago des amis de Sherlock Holmes et qui a écrit deux livres (que nous avons traduits et publiés en France) sur le Dr Joe Bell, le médecin qui, dans la vie réelle, a servi de modèle et d’inspiration pour le personnage de Sherlock Holmes. C’était le professeur d’Arthur Conan Doyle à l’Université d’Edimbourg, un brillant diagnosticien qui pouvait tout déduire sur quelqu’un rien qu’en le regardant l’espace de deux minutes, tellement ses facultés d’observation et d’analyse étaient prodigieuses. Le premier livre était une biographie du Dr Bell (L’homme qui était Sherlock Holmes), et le deuxième un thriller historique, « victorien », et aussi un peu un pastiche du style d’Arthur Conan Doyle (Sept femmes contre Edimbourg). Puis le nom Baker Street a une consonance anglo-saxonne, et nous sommes principalement une maison qui publie des auteurs anglais ou américains en traduction, quoique pas exclusivement, nous avons aussi quelques auteurs français.

En moyenne, combien de titres publiez-vous par an ?

Six à huit.

Comment sélectionnez-vous les livres ? Quels sont vos critères ?

C’est surtout une question de qualité ; j’ai des goûts très éclectiques, et les livres peuvent venir de sources très variées, être de genres très différents, et traiter de tout. Le principe unificateur sans doute est un même souci d’exigence, on ne publie jamais de livres rien que pour « faire du chiffre », il faut que chacun puisse se justifier en termes de la qualité de l’écriture, être d’un niveau dont nous puissions être fiers et qui correspond à l’image de la maison.

En plus de la fiction, vous publiez des documents. D’où vient cette volonté de faire les deux ?

Je trouve que les deux se complètent et cela donne beaucoup plus d’envergure à la maison, si on ne fait que de la fiction, on peut paraître vivre en dehors des réalités de la vie, mais si on ne fait que du document, on se prive de la part de rêve qu’apporte la fiction. Puis, ce sont mes goûts, tout simplement : je dévore journaux et magazines et j’écoute ou je regarde des chaînes d’infos à longueur de journée, tout comme je lis des livres de fiction depuis ma petite enfance avec, toute jeune, une prédilection pour les livres autour de la « magie » (prédecesseurs de Harry Potter), c’est dire si j’aime le monde de l’imaginaire…

Est-ce difficile de faire exister une petite maison d’édition à côté de maisons plus connues et avec de plus grands moyens ?

Oui, naturellement, hélas.

Est-ce que le plus difficile c’est d’obtenir les livres que vous voulez ?

Non, la difficulté intervient plutôt au niveau de la promotion et la presse ; il est parfois difficile d’imposer des auteurs quand on a moins de moyens pour faire des publicités, du marketing, plus de mal à être visible, présents.

Si vous pouviez publier l’auteur de vos rêves chez Baker Street, ce serait qui ?

Les auteurs de mes rêves ne sont pas toujours des auteurs très rentables, profitables, car parfois d’avant-garde, novateurs. J’aime beaucoup les nouvelles par exemple et c’est un genre qui se vend encore mal en France. Mais à côté de cela, j’aime beaucoup certains écrivains classiques aussi et je serais très heureuse de faire par exemple une petite collection de grands auteurs en y publiant quelques unes de leurs meilleurs œuvres : Jane Austen, Charles Dickens, Mark Twain, F. Scott Fitzgerald, J. D. Salinger, ce serait avec grand plaisir.

Quels sont vos projets pour Baker Street dans les années à venir ?

De développer encore plus de projets avec le théâtre et le cinéma ; déjà nous faisons beaucoup de lectures, de soirées au théâtre autour de nos livres, et j’ai vendu les droits de plusieurs de mes romans américains au cinéma français, notamment deux livres de Stephen McCauley, dont le roman,  L’Art de la fugue,  a été adapté à l’écran par Brice Cauvin et a eu beaucoup de succès cet hiver au cinéma, avec Agnès Jaoui, Benjamin Biolay, Laurent Lafitte, Nicolas Bedos, Irène Jacob, Elodie Frégé, Guy Marchand, Marie-Christine Barrault ; il vient d’ailleurs de sortir en DVD ces derniers jours. J’aimerais développer cette activité d’adaptation de romans à l’écran, et de spectacles joués, encore plus.

Et enfin, quel a été votre dernier livre coup de cœur ?

Comme j’ai à peine le temps de livre des livres pour mon propre plaisir qui ne sont pas « pour la maison », tellement notre activité est accaparante, je vais parler de nos deux dernières parutions et de celle qu’on prépare pour l’automne. En avril nous avons publié un polar très comique qui se passe à New York dans les années folles,   Le cercle des plumes assassines,  et qui met en scène quelques vrais personnages de la vie littéraire de Manhattan de l’époque, notamment la grande humoriste Dorothy Parker. Il a beaucoup de succès et une presse fantastique. C’est vraiment un livre original et qui fait rire. Ensuite en mai un roman-document,   L’Amour des Loving , sur le couple dont le mariage « mixte » a fait l’objet d’un long litige judiciaire culminant en une décision historique de la Cour suprême américaine en 1967 en leur faveur, ce qui a ouvert la voie légalement à toute union interraciale ou inter-ethnique, forçant les Etats du sud à s’y plier. Une histoire importante, donc, et émouvante, et qui va bientôt devenir un film de fiction, tourné par le réalisateur américain Jeff Nichols. Donc, une comédie, un drame, et bientôt, à l’automne, un document des plus sympathiques : des conversations avec une des plus grandes légendes dans l’histoire de la musique contemporaine, Paul McCartney, toujours aussi populaire aujourd’hui avec sa propre musique qu’à l’époque des Beatles, et qui a rempli deux stades, à Paris et Marseille, pour des concerts en juin, avec près de 100 000 personnes présentes, suivis de  critiques dithyrambiques. Le titre sera : Paul McCartney, Des mots qui vont très bien ensemble : Conversations avec Paul du Noyer.

Et qu’est-ce qui réunit ces trois livres ?

Même sous des formes très différentes, un certain goût de l’histoire, des témoins et des témoignages, des personnages qui ont marqué leur époque et laissé une empreinte pour des générations à venir.

Je remercie chaleureusement Cynthia d’avoir bien vouloir prendre le temps de répondre à mes questions. J’espère que vous avez pris plaisir à faire sa connaissance. Et bien sûr, je vous invite à vous rendre en librairie pour découvrir les livres Baker Street. Je l’ai déjà dit, mais le catalogue est vraiment très varié et il y en a pour tous les goûts ! Très bonne lecture à tous.

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