La Comédie Française en tête d’affiche

comédie-bisAvez-vous remarqué comme récemment les comédiens de la Comédie Française ont eu tendance à squatter le paysage cinématographique ? C’est bien simple : on ne voit plus qu’eux !

Au cinéma récemment, j’ai pu voir Pierre Niney et Laurent Lafitte. Avant eux, j’avais déjà croisé l’excellent Guillaume Gallienne, Denys Podalydès et le trop rare Laurent Stokker. Dans la même continuité, je suis tombée l’autre jour sur Samuel Labarthe dans la série de France 2 Les Petits Meurtres d’Agatha Christie. On n’aura jamais autant vu sur les écrans la célèbre épithète « De la Comédie Française » ! Mais comment ça se fait ?

Le cinéma et le théâtre : deux arts si proches

Ce n’est pas la première fois que des passerelles se créent entre le cinéma et le théâtre, et pas la première fois non plus que le cinéma va chercher des talents derrière le rideau de scène de la salle Richelieu. Les plus jeunes téléspectateurs ne s’en souviendront peut-être pas, mais je garde un excellent souvenir de la série Arsène Lupin avec l’illustre Georges Descrières. Un éminent membre de la troupe aujourd’hui à la retraite.

Dans la même veine, le cinéma n’a parfois pas hésité à débauché purement et simplement les éléments les plus prometteurs comme Jeanne Moreau ou encore Isabelle Adjani (la plus jeune pensionnaire de l’histoire) qui durent abandonner la Comédie pour se consacrer au septième art. Inutile de préciser que le cinéma français y gagna beaucoup.

D’ailleurs l’exemple de la Comédie Française n’est finalement pas un cas à part : de nombreux comédiens et comédiennes ont succombé aux sirènes du grand écran, abandonnant les salles de théâtre parfois confinées pour une plus large audience. Que l’on songe à Francis Huster, Line Renaud ou Pierre Arditi. Et bien avant ça, les premiers acteurs de cinéma n’étaient-ils pas des acteurs de théâtre ou de cabaret ? Car c’est bien sur les planches que Charlie Chaplin a goûté en premier aux feux de la rampe.

Une institution longtemps rigide

Mais quel que soit le succès rencontré au cinéma par les acteurs de théâtre, un fossé a longtemps existé entre la tradition et la modernité. Une querelle vieille de plusieurs siècles si l’on songe à l’histoire de l’art en Europe. Et on doit bien souligner que la Comédie Française a longtemps campé sur ses positions de vieille institution rigide. Elle, l’héritière de la troupe de Molière et du théâtre à la française (tant dans le style de jeu que dans les textes défendus), a souvent vu d’un mauvais œil ce petit frère turbulent qui avait tendance à lui piquer ses jouets.

Rappelons tout de même que la Comédie Française possède une règle incontournable : les acteurs de la troupe n’ont pas le droit de faire ce qu’ils veulent. Ils ne peuvent jouer que dans des théâtres nationaux et doivent toujours être disponibles pour les rôles qui leur sont attribués sur scène. Ce peu de souplesse a longtemps été une faiblesse, et on se souvient d’ailleurs qu’Isabelle Adjani avait décidé de quitter la troupe pour être libre de se consacrer à ses rôles sur grand écran.

La réussite à l’anglaise

Si on regarde d’autres pays, les choses sont difficiles à cerner et le cas français est un peu unique. Il reste très peu de pays européens qui entretiennent à la fois une tradition théâtrale et un cinéma national. Dans la plupart des cas, le cinéma a fini par couler dans les eaux sombres des problèmes financiers. Il suffit de songer au cas Italien pour se convaincre que la vie culturelle est devenue une jungle.

Le seul pays qui semble bien sortir son épingle du jeu, c’est l’Angleterre. Pays très ancré dans un cadre théâtral, l’Angleterre a très tôt épousé la cause du septième art, en donnant au monde plusieurs génies comme Charlie Chaplin (encore lui !) ou Billy Wilder. Et ces vingt dernières années, malgré la crise et les difficultés financières, le cinéma anglais a tenu bon. D’abord parce que ses comédies ont continué de rencontrer un vif succès, et ensuite parce que le succès de la saga Harry Potter, tournée à domicile avec des acteurs « locaux », a permis à toute une industrie de vivre confortablement et d’attendre sereinement l’avenir. Mais à quoi est dû ce succès ? Quelle est la différence avec la France, pourtant riche en talents ? Serait-ce juste à cause de la toute puissance de la langue anglaise ? A priori non si on pense aux rôles plus qu’anecdotiques des cinémas canadien et australien.

Le secret du succès anglais réside dans leurs acteurs. La plupart de leurs représentants les plus célèbres sont passés par de prestigieuses formations classiques. Les institutions de théâtre, loin de dénigrer le cinéma, le servent sans rechigner au travail d’équipe. Et le résultat est impressionnant : Anthony Hopkins, Ben Kingsley, Ralph Fiennes, Gary Oldman, Emma Thompson, Hugh Laurie, Jeremy Irons, Benedict Cumberbatch, Kenneth Brannagh… Tous ont fait leurs premières armes sur scène avant de faire les belles heures du cinéma anglais.

Et leur notoriété a rapidement traversé l’océan  atlantique ! Car Hollywood aime bien les acteurs anglais. La cité d’or aime en faire des méchants détestables dans ses super-productions, et le résultat donne bien souvent, non seulement du grand spectacle, mais surtout du travail de qualité. Un succès global qui entretient le mythe des acteurs anglais et rejaillit en toute logique sur leur théâtre national.

Un exemple à suivre

Il semble que la Comédie Française ait fini par s’inspirer de notre ennemi héréditaire car depuis quelques années, elle lâche un peu la bride à ses pensionnaires et sociétaires. On avait déjà pu voir Guillaume Gallienne dans quelques rôles au cinéma (Fanfan la Tulipe entre autre) ainsi qu’à la télévision où il détournait avec brio les bonus des films. Ses apparitions ont continué avec le temps, et le public a redécouvert avec curiosité la mention « De la Comédie Française ». Plus récemment, l’acteur a encore aboli une frontière en montant un one man show baptisé Les enfants et Guillaume à table, un genre nouveau pour les théâtres nationaux, mais qui a remporté un vif succès auprès du public et de la critique.

Dans la foulée, d’autres ont suivi. Laurent Stokker a signé la seule prestation remarquable du film Ensemble c’est tout, dans lequel il se parodiait un peu, incarnant avec un plaisir palpable un acteur de théâtre bègue. Les cinéphiles observateurs l’auront aussi remarqué dans d’autres seconds rôles variés.

Mais depuis l’année dernière, les choses s’accélèrent, et 2013 semble être condamnée à être l’année du grand retour de la Comédie Française en tête d’affiche. Jugez plutôt : en janvier, c’est Laurent Lafitte qui partage la vedette avec Omar Sy dans De l’autre côté du périph ; en mars, c’est Pierre Niney que l’on retrouve avec Virginie Effira dans la comédie 20 ans d’écart (lui que l’on avait vu récemment dans Comme des frères) ; et enfin, c’est Samuel Labarthe qui prête ses traits au nouveau personnage principal des Petits Meurtres d’Agatha Christie sur France 2 !

Après quelques décennies enfermés dans les couloirs de la salle Richelieu, les comédiens du Français semble avoir enfin trouvé la sortie pour rejoindre le monde extérieur ! Et c’est tant mieux si l’on en juge par ces différentes prestations qui n’ont pas à pâlir devant leurs alter ego du grand écran.

Le professionnalisme en plus

Ce qui fait aujourd’hui la différence, ce n’est pas seulement le changement de position de l’institution (même si ce fut un élément déclencheur). Ce renouveau est aussi dû au cinéma français lui-même. Beaucoup de producteurs et directeurs de casting, sans compter les réalisateurs, en ont finalement assez des caprices de stars qui ne font pas pour autant rentrer beaucoup d’argent dans les caisses.

Les années 1990 ont vu la déferlante d’une mode : les castings de rue. Pour le cinéma comme pour la mode, il s’agissait de trouver des personnalités originales qui sortaient du lot. Le résultat sur grand écran fut brillant : Béatrice Dalle ou encore Romain Duris sont sortis comme ça. Mais sur la longue durée, le pari s’est avéré risqué, et si Romain Duris est un bon exemple d’acteur français qui a réussi, on ne peut pas dire que quelqu’un comme Béatrice Dalle a aidé à faire vivre le cinéma français. Pire, face aux concurrents européens, pourtant plus mal en point que nous, la France passait pour un pays d’acteurs de seconde zone.

Du coup, après une décennie d’euphorie et de course à la starification, le cinéma a décidé de revenir aux fondamentaux : c’est-à-dire qu’on a décidé d’engager des acteurs professionnels pour changer ! Un choix judicieux et plein de lucidité que les cinéphiles ne peuvent qu’applaudir ! Mais c’est aussi le retour d’une volonté affichée de proposer de la qualité au public français. En choisissant des acteurs classiques, on retrouve une rigueur de travail, un talent et une humilité qui apportent un peu de fraicheur à un milieu en perte de vitesse.

Peut-être d’ailleurs les récents succès de Jean Dujardin n’y sont pas pour rien ? Formé dans les classes d’art dramatique, l’acteur a commencé sa carrière sur scène avant de passer au petit puis au grand écran. Un parcours acharné qui force le respect et démontre les vertus du travail et de la patience, deux qualité défendues depuis des siècles par la Comédie française.

Apprendre à jongler

Finalement, la troupe de la Comédie Française dévoile une stratégie payante. Certes, on ne les voit pas tous les jours à l’écran, et ils n’ont pas l’occasion de s’engager sur des projets qui prennent trop de temps, mais ils arrivent à jongler avec leurs emplois du temps. Grâce à un tour de passe-passe et un rythme de travail effréné, ils arrivent à être à la fois à la scène et à l’écran. Tenant leur place au sein de la troupe de Molière, ils font quelques incartades sur les écrans, histoire de profiter de toutes les opportunités.

Et pour l’instant, force est de constater que les effets sont bénéfiques. On note soudainement un regain de curiosité pour notre vieille institution théâtrale, et les noms de pensionnaires pourraient bien finir par devenir « bankable ». En tout cas, il semble que toutes les productions se les arrachent.

L’héritage et l’avenir

En revenant ainsi au devant de la scène, la Comédie Française a brillamment réussi à dépoussiérer son image auprès des jeunes générations et à redorer son blason auprès des connaisseurs de théâtre qui trouvaient parfois que la troupe n’en faisait pas assez pour assurer sa place dans le monde culturel moderne.

Avec ce virage qui s’est amorcé, on peut se prêter à rêver d’un avenir radieux pour le théâtre français. Avoir des comédiens du Français dont les noms sont connus du grand public est déjà un exploit en soi ! Si seulement l’Académie Française pouvait en dire autant !

Et avant de vous quitter, j’aimerais prendre le temps de rappeler la superbe devise de la Comédie Française : Simul et Singulis, être ensemble et être soi-même. Après plusieurs siècles, il semble enfin que la troupe ait choisi d’épouser son destin : faire rayonner l’art français de la comédie sur l’horizon le plus vaste.

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