A la saint Valentin, les Romantiques sont de sortie

Hier soir, je venais juste de rentrer chez moi, quand j’ai remarqué que les portes de ma bibliothèque étaient grandes ouvertes. Je m’approche doucement, surprise, et je remarque que plusieurs livres ont pris la clef des champs ! Tétanisée par la peur, j’imagine déjà des cambrioleurs kidnappant mes livres chéris et me demandant ensuite une rançon…

Je suis sur le point d’aller chercher le téléphone pour appeler la police quand j’entends soudain la voix de Georges Perec qui m’arrête dans mon élan.

  • Psstt. Il y a une fête dans le salon, me glisse-t-il à l’oreille.
  • Comment ça une fête ?
  • Oui. Les Romantiques improvisent une fête pour célébrer la saint Valentin. Ils ont dit que les étagères étaient trop étroites. Alors ils sont tous sortis et se sont installés dans le salon. »

En effet, maintenant qu’il me le dit, j’entends vaguement du bruit en provenance du salon. Je m’avance à pas feutrés et j’entre soudainement dans la pièce. Le chaos règne en maître dans mon salon, et les livres font la java. Alfred de Musset a entraîné Emily Brontë dans une danse endiablée sur la musique de Barry White. Oscar Wilde tient le bar et il est en train de servir une mixture à la couleur verdâtre douteuse à Lamartine. Des guirlandes de papier rose découpé en forme de cœurs sont installées un peu partout, et un nombre inquiétant de bougies a été allumé dans tous les coins de la pièce.

Dans un coin, Heathcliff et la Princesse de Clèves pleurent ensemble en parlant de leurs peines de coeur respectives. Charles Baudelaire les écoute en prenant des notes. Il pense peut-être tirer un bon poème sur le sujet ?

Madame de Villeneuve et Dodie Smith ont pris place sur mes fauteuils, un énorme bouquet de pivoines posé sur le guéridon entre elles. Les romancières mangent des chocolats et comparent tristement le sort de leurs livres respectifs, tous deux adaptés au cinéma avec plus ou moins de délicatesse.

Mieux, Victor Hugo s’est lancé dans un monologue sur les amours clandestins et épistolaires, sous les regards médusés de Ronsart et du Bellay, tandis que madame Bovary et lady Chatterley ont l’air de s’ennuyer ferme. Quasimodo, Roméo et John Keats se sont lancés dans un concours de break-dance. Près de la fenêtre, Catwoman apprend à Jane Austen à manier son fouet. Pendant ce temps-là, Dracula et Don Juan font défiler des photos coquines sur un smartphone trouvé je-ne-sais-où !

Là c’en est trop. Je rentre dans la pièce et coupe la musique. Musset me lance un regard agacé, la Princesse de Clèves se mouche, Oscar Wilde arrête de secouer son shaker, Quasimodo se fige en plein moonwalk et Victor Hugo continue de parler dans le vide.

  • Bon, c’est quoi ce bazar ?

Ronsart me répond en souriant :

  • C’est pour la saint Valentin. Nous avons décidé de célébrer l’amour.
  • Dans mon salon, avec la musique à fond et des cocktails !

Là, Musset intervient :

  • Ce n’est pas ce que j’ai fait de pire dans ma vie, ironise-t-il. En fait, nous nous comportons de façon très calme aujourd’hui.

C’est sûr qu’il marque un point. Le simple fait qu’il soit debout sans avoir besoin de l’aide de personne est en soi un bon indicateur de son degré très raisonnable d’ébriété.

  • Bon… mais comment ça célébrer la saint Valentin ? Vous n’êtes pas sortis pour le Nouvel An.
  • Oui, mais l’amour c’est tout de même plus important que le fait de changer d’année, me fait remarquer Percy Shelley. Plus important que le temps qui passe. D’autant que nous sommes presque tous morts.

Je regarde Sophie Kinsella. La pauvre se sent visiblement mal à l’aise et un peu trop vivante. Mais Victor Hugo interromp le fil de mes pensées.

  • A propos d’amour, et puisque c’est la chose la plus importante, j’ai une réclamation à porter à votre connaissance »

Bigre. Cet auteur est aussi agaçant dans son éternité de papier qu’il ne l’était de son vivant. Je respire à fond.

  • Oui ?
  • C’est très simple en vérité. Juliette me manque, et j’aimerais beaucoup que vous achetiez un exemplaire de sa correspondance ou bien une biographie, afin de l’avoir à nouveau à mes côtés. »

Alors ça, je ne m’y attendais pas. C’est trop mignon. Et je me rappelle tous les extraits de lettres que j’ai pu lire, leur histoire d’amour qui duré si longtemps. Victor Hugo était certes agaçant avec sa manie de monter voir le soleil couchant en haut des tours de Notre Dame, mais il savait ce que c’était l’amour. Il n’a pas volé son statut d’auteur romantique. Je suis touchée et désarmée par sa demande.

  • D’accord, dis-je. Je vais m’en occuper.

Du coup, je sens que ça s’agite dans mon salon. La Princesse de Clèves se lève et s’avance près de moi, l’air résolu.

  • J’aimerais bien être placée à côté d’une histoire d’amour qui finit bien, si c’est possible. Parce que je me suis sacrifiée toute ma vie, et maintenant, j’aimerais bien profiter d’un peu de bonheur.
  • Je vais vous placer à côté d’Orgueil et Préjugés.

C’est tellement approprié, penses-je en moi-même !

Musset s’approche également de moi, ne lâchant pas le bras d’Emily Brontë, qui bizarrement semble rougir.

  • Et en ce qui me concerne, serait-il possible d’être placé à côté de cette jeune et belle personne ?

Là je suis un peu outrée. Il ne va quand même pas jouer au séducteur avec la gentille et mutique auteure des Hauts de Hurlevent ? Mais bon, elle ne semble pas protester – au contraire !

  • Hum… C’est d’accord. Je vais vous mettre l’un à côté de l’autre.

Du coup, je fais un peu le tour de mes hôtes pour lister les réclamations de chacun. Baudelaire baisse les yeux et gribouille dans son carnet. Heathcliff tourne la tête. Madame de Villeneuve et Dodie Smith font la moue. Ronsart et du Bellay sont déjà côte à côte, ce qui leur convient très bien. Sophie Kinsella souhaiterait que je l’éloigne de Helen Fielding ; elle a peur que Becky ait une mauvaise influence sur Bridget Jones.

Je jette un coup d’oeil au reste de la troupe, mais les autres ont l’air heureux. Ils sont sortis de leurs pages pour un bref passage du côté des vivants non-fictifs, et ça leur suffit. Musset remet donc la musique en marche, tandis que je m’installe sur le canapé à côté de Victor Hugo. Ronsart me parle de sa profonde admiration pour Le Roman de la Rose, mais Mary Shelley n’est pas d’accord. Elle trouve le livre trop niais. Du Bellay rit de l’air vexé de son ami. Baudelaire se ragaillardit un peu quand je me hasarde à le féliciter pour son très beau Chant d’automne.

Oscar Wilde s’approche de moi en me tendant un verre au contenu multicolore.

  • C’est un Alice au Pays des Merveilles.

Tout indiqué vu la situation dans laquelle je me trouve. Je trempe mes lèvres avec soupçon. En fait c’est délicieux.

La fête bat son plein, et en les observant tous, je me rappelle soudain des choses importantes de la littérature mondiale. Kleist a l’air de bien s’amuser en discutant avec Jane Eyre, qui a fort heureusement abandonné son fouet. Musset danse toujours avec Emily Brontë. Ils sont rejoints sur la piste de danse par Batman et Catwoman, et Quasimodo en profite pour mettre un slow. Victor Hugo fascine son public en nous faisant revivre la bataille d’Hernani. Juliette déclame quelques vers… Ils ont presque tous connu des drames, et leurs œuvres ont pourtant célébré l’amour dans toutes les langues. Même Dante, qui a un peu bu, finit par nous parler de Béatrice. Il a la larme à l’œil, et quelques vers de son Vide cor meum me reviennent en mémoire.

L’amour a connu ses plus belles heures de gloire sous la plume des auteurs. Les peintres, les sculpteurs, les musiciens ont essaye de les égaler, mais sans jamais atteindre ce degré de complexité qui vous fait sentir chaque battement de coeur d’une âme humaine. Dans les drames comme dans les fins heureuses, la littérature a toujours tenu sa place en distillant l’amour sous toutes ses formes.

Oscar Wilde me glisse un de ses célèbres aphorismes à l’oreille :

  • Le mystère de l’amour est plus grand que le mystère de la mort.

La soirée passe agréablement jusqu’aux douze coups de minuit, où chacun décide de retourner dans la bibliothèque. Victor Hugo me lance un petit regard en coin. Non, je n’oublierais pas sa Juliette.

Voilà, la saint Valentin est finie. Je me glisse dans mon lit en pensant à l’amour. Que de belles histoires j’ai vécu par l’intermédiaire de mes héros et de mes auteurs préférés.  A bien y réfléchir, ils ont fait de moi une fille romantique. Pauvre de moi, je suis perdue !

En éteignant la lumière, j’entends au loin un peu de bruit en provenance de la bibliothèque. Apparemment, il y a un after qui s’est improvisé. J’espère seulement que Musset restera courtois avec la chaste Emily Brontë ! Je devrais peut-être intercaller les Oraisons funèbres de Bossuet entre eux deux, juste histoire de ne pas prendre de risque et de calmer les ardeurs du romantique français.

Heureusement que la saint Valentin n’arrive qu’une fois par an !

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