Retour en grâce de la figure de la sorcière

C’est difficile de passer à côté de la tendance : les sorcières sont à nouveau à la mode ! Depuis quelques années, la figure de la sorcière fait son grand retour dans la culture populaire. Et il ne s’agit plus des clichés de nez crochus et de balais volants ; désormais, on célèbre la féminité à travers une figure qui a longtemps été connotée de façon négative. Pourquoi un tel retour en grâce ? Il y a beaucoup d’explications possible. Mais je pense qu’on le doit d’abord à un gros travail pour lutter contre l’invisibilisation des femmes dans la culture et dans l’histoire. Traditionnellement, la sorcière servait à faire peur, et à montrer ce qu’était une « mauvaise » femme : quelqu’un qui ne respecte pas les conventions sociales, qui vit en marge de la communauté, dont la liberté est vue comme dangereuse et sulfureuse… Bref, tout le contraire de la docilité qui a si longtemps été au coeur de l’éducation des femmes.

Depuis quelques années, un travail d’historiens, de sociologues mais aussi d’artistes interroge la figure de la sorcière ? Et si on l’avait surtout détesté parce qu’elle véhiculait une image trop libre des femmes ? La littérature à son tour s’est emparé de cette question. Il faut dire que les sorcières sont légion dans les oeuvres de fiction. Et il se passe désormais des choses passionnantes à découvrir autour des sorcières dans les livres.

Sorcières, la puissance invaincue des femmes

Il y a trois ans, le choc est venu d’un livre écrit par Mona Chollet. Sorcières, la puissance invaincue des femmes a été un best seller surprise. Il faut dire qu’a priori, rien ne laissait penser qu’un essai écrit par une journaliste du Monde sur l’histoire qui entoure la figure de la sorcière allait cartonner à ce point !

Le livre a bénéficié d’un formidable bouche à oreille, et ça pour une bonne raison : il est excellent. Cet ouvrage est passionnant de bout en bout, et Mona Chollet jette un éclairage pertinent ce qu’est une sorcière, sur les thèmes de société qui entourent cette figure. Elle analyse les résurgences de la sorcière dans la culture populaire. Qu’il s’agisse de misogynie ou au contraire de féminisme, tout le monde a quelque chose à dire sur le sujet. La sorcière semble être un thème intarissable qui traverse les générations sans jamais prendre une ride.

La raison pour laquelle ce livre a vraiment fait date en France, c’est qu’il a proposé de relire l’histoire de la culture populaire avec un nouveau point de vue critique. Il a offert l’occasion aux lectrices et aux lecteurs de comprendre les mécanismes en jeu autour de cette vision négative de la femme libre, et de déconstruire une image à laquelle on prête parfois tout et n’importe quoi. Le livre de Mona Chollet a vraiment été le point de départ de débats passionnés sur l’histoire des femmes et de leur représentation sociale.

La sorcière dans les romans contemporains

Il n’y a pas que les contes de fées dans la vie ! Certes, on connait tous des histoires qui mettent en scène des sorcières peu recommandables. La vieille sorcière cannibale de Hansel et Gretel ne me fait pas franchement rêver ! Mais la sorcière ne se limite pas à une figure d’épouvantail à enfants. Elle est aussi un formidable terrain d’expression pour les auteurs qui ont envie de revisiter toute la mythologie qui se rattache à sa figure dans la tradition occidentale.

Anne Rice, à qui on doit notamment Entretien avec un vampire et tous les romans de la saga, s’est intéressée aux sorcières dès le début des années 1990. Elle a écrit une trilogie, La Saga des sorcières, qui suit une famille de sorcières de la Nouvelle-Orléans, un cadre propice au fantastique. Le premier roman de la trilogie, Le Lien Maléfique, vous donne une bonne idée du genre de la saga, et il dévoile vraiment une atmosphère moite, fascinante et capiteuse. Si l’histoire aborde un peu l’histoire des femmes, elle célèbre surtout l’imaginaire qui entoure la sorcière, une des rares figures féminines de la culture populaire à avoir des pouvoirs. L’essentiel des monstres et créatures féroces fascinantes sont des hommes. La sorcière est un des rares équivalents féminins à toucher aussi largement les différentes cultures du monde. La trilogie d’Anne Rice est donc un moyen de redécouvrir le pouvoir de fascination des histoires de sorcières.

A la suite d’Anne Rice, il y a eu peu de sagas littéraires de grande ampleur qui mettaient en scène des sorcières. Quelques romans sont venus ponctuellement nourrir l’imaginaire du lectorat, mais il faut vraiment attendre le début des années 2010 pour constater un véritable retour en grâce de la figure de la sorcière. Elle n’est plus seulement un personnage de danger : elle s’affirme comme l’incarnation d’une féminité triomphante. Et je trouve que c’est vraiment ce versant qui est le plus intéressant à constater. LE livre qui est le plus représentatif de cette relecture de la sorcière, c’est évidemment le roman Circé de Madeline Miller. Dans son livre, la romancière part aux sources de la mythologie de la sorcière en convoquant le personnage de Circé, sorcière mythique dont Ulysse fait la connaissance dans L’Odyssée. Ce best-seller international a rendu sa voix propre à un personnage de la culture populaire, et le lectorat a largement adhéré à cet effort de redécouverte.

Et les sorcières de notre enfance, dans tout ça ?

Forcément, le retour en grâce de la figure de la sorcière a été l’occasion d’en remettre une couche sur les sorcières des contes de fées. Il y a toutefois, là aussi, un effort pour moderniser un peu le discours autour de la sorcière. Au cinéma, Disney a surpris pas mal de monde en offrant l’histoire de Maléfique au public. La méchante sorcière aussi a une histoire à raconter. Idem pour la méchante sorcière de l’ouest du magicien d’Oz. Gregory Maguire, en écrivant Wicked, a tenté d’imaginer le passé d’un personnage qui n’avait, en fait, pas grande consistance. Au passage, le succès du roman et de la comédie musicale qui en a été tirée ont vraiment nourri cet élan de redécouverte de la figure de la sorcière par le grand public, et pas seulement par une poignée de lecteurs.

Plus récemment, j’avais adoré l’ouvrage spin of de Harry Potter : Fières d’être sorcières. Il s’agit d’un livre qui s’intéresse à tous les merveilleux personnages féminins dans l’univers de Harry Potter et des Animaux Fantastiques. Bonne idée ! En effet, dans chacune de ces sagas, les sorcières défient les clichés. Elles ne sont ni des clichés de vielles femmes revêches ni des faire-valoirs pour les héros. Chacune d’entre elle nourrit l’imaginaire de l’univers Harry Potter en apportant quelque chose de différent : l’intelligence d’Hermione, la force du professeur McGonagall, la tendresse de Molly Weasley, ou encore le courage de Tina Goldstein. Détail intéressant : le livre évoque aussi les méchantes sorcières. Et là aussi, on est loin des clichés !

Au rayon ados, Netflix a mis les petits plats dans les grands en proposant une nouvelle adaptation des aventures de Sabrina. L’apprentie sorcière avait déjà eu droit à une série télé dans les années 1990… qui n’était pas forcément d’une grande qualité ! Suis-je la seule à me souvenir à quel point le chat qui parle faisait marionnette ratée ? La nouvelle adaptation revient vraiment aux racines du comics des années 1970. Une période intéressante car Sabrina est en fait née dans une période enthousiasmante pour le féminisme américain. Sa création coïncide avec les discours sur l’émancipation des femmes. Et si vous avez vu la nouvelle adaptation, vous aurez remarqué que le thème de la sorcellerie est traité d’une façon différente, pour évoquer notamment l’émancipation des femmes et des minorités, mais aussi pour questionner l’endoctrinement des jeunes.

Des sorcières et des livres

Vous avez envie de lire des histoires de sorcières, mais nécessairement envie de retomber dans Sacrées Sorcières de Roald Dahl ? Comme je vous comprends ! Voici dont une petite liste de recommandations lectures sur le thème de la sorcière.

  • Âme de sorcière, de Deanna Chase : il s’agit du premier tome de la saga des Sorcières de Keating Hollow. Une jeune femme revient dans sa petite ville après plus de dix ans d’absence. Cette sorcière, dont un sort avait mal tourné, renoue avec sa famille, sa communauté… et ses pouvoirs. Une histoire d’amour et pas mal de rebondissements sont aussi au programme !
  • Le Chant des sorcières, de Mireille Calmel : voici une trilogie bien française qui s’intéresse aux sorcières sous l’angle du roman historique. Bienvenue dans le Vercors du XVe siècle, où une jeune fille entretient une relation étrange avec la fée Mélusine. Ne riez pas : il ne s’agit absolument pas d’un livre pour enfants. Entre fantastique et historique, ce roman vous promet une lecture hors des sentiers battus.
  • Un Bûcher sous la neige, de Susan Fletcher : impossible de parler de sorcières sans parler de la chasse aux sorcières. Ce roman s’intéresse à l’Ecosse, une terre où la tradition religieuse celte a donné lieu à la naissance d’un folklore riche, mais souvent forcé à la clandestinité à cause des autorités catholiques puis britanniques. De quoi offrir un excellent point de départ pour l’histoire de Susan Fletcher dans laquelle un prêtre perd un peu de ses certitudes face à une jeune fille accusée de sorcellerie.
  • L’Ours et le rossignol, de Katherine Arden : on reste dans le domaine du folklore avec cette relecture d’un conte russe. Katherine Arden a tiré une trilogie à succès de cette histoire : une jeune fille qui peut communiquer avec les créatures magiques doit se battre contre la créature la plus dangereuse, l’Homme.
  • Les Sorcières de Pendle, de Stacey Halls : ici on est plutôt dans le registre du roman historique/roman féminin. Stacey Halls s’est intéressée aux cas de procès de sorcières qui mettaient en fait au rang des accusés des femmes qui avaient des connaissances ou des capacités qu’on interdisait alors aux femmes. Dans ce roman, il est question des sage-femmes qui pratiquent la médecine pour soulager les femmes et les aider à accoucher dans de meilleures conditions que les médecins de l’époque. Les éditions Pocket, qui publient le roman en France, ont parfaitement résumé l’ouvrage avec cette phrase d’accroche : « Être une femme est le plus grand risque qui soit. »
  • Soeurs sorcières, de Jessica Spotswood : je ne pouvais pas ne pas mentionner cette saga. C’est du Young Adult, et on revient à un thème un peu plus « classique » : des personnages qui n’ont pas idée de leurs pouvoirs au départ se retrouvent à lutter pour leur survie contre des forces obscures, et doivent au passage sauver tout le monde. Mais après tout, ces histoires-là aussi sont divertissantes, et elles peuvent vous faire passer de belles heures de lectures. Donc je vous signale cette trilogie au passage !
  • De bons présages, de Neil Gaiman et Terry Pratchett : et pour conclure, je vous rappelle cet excellent roman en forme d’ovni ! La sorcière n’est pas la figure centrale de l’histoire, puisqu’il s’agit avant tout de l’antéchrist, des anges et des démons. Mais les sorcières ont aussi un rôle à jouer pour sauver le monde. En fait, toute l’histoire est construite autour des prophéties lancées par une sorcière particulièrement douée mais peu explicite. Et sa descendante doit faire équipe avec un chasseur de sorcières pour sauver le monde. Il ne s’agit là que d’une des multiples ficelles narratives de cette histoire palpitante.

Vous avez là de quoi rencontrer pas mal de sorcières ! Et j’espère que cet article focus sur la sorcière dans la littérature moderne vous aura intéressé.

Bonne lecture à toutes & tous !

Novembre-2021

2 réflexions sur “Retour en grâce de la figure de la sorcière

  1. pages pluvieuses dit :

    Superbe article ! Effectivement l’image de la sorcière a pris davantage de positivité ces dernières décennies, et ça fait du bien ! Je prends notamment bonne note de tes recommandations, j’ai lu les Sorcières de Pendle récemment mais j’ai envie d’explorer cette thématique à fond !

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    • Alivreouvert dit :

      J’espère que tu trouveras de bonnes idées dans ma liste et je te souhaite d’excellentes lectures ! Si tu lis en VO, il y a encore plus de choix dans les romans en anglais, avec notamment pas mal de comédies romantiques avec des sorcières ; ça devient un sous-genre assez drôle à suivre.

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