Les éditeurs français sont-ils contre les livres électroniques ?

Il m’arrive souvent de surfer sur le web pour suivre l’actualité de l’édition hors de France. Et récemment, lors d’une de mes sessions web marathons, je suis tombée sur un article intéressant. Il s’agit en fait d’une archive : une interview de Pierre Assouline datant d’octobre 20213 qu’il avait accordé à l’Americain Library in Paris. Au détour de l’interview, la journaliste a évoqué avec Pierre Assouline une question sur les livres électroniques (ebooks). Et comme sa réponse ne manque pas d’intérêt et qu’elle m’a fait bondir de ma chaise, j’ai eu envie de partager le débat avec vous.

La question portait au départ sur la rentrée littéraire et les livres électroniques. Au détour de sa réponse, voici ce que Pierre Assouline a dit :

« La raison pour laquelle c’est si dur pour la lecture électronique d’avoir du succès ici, c’est l’énorme résistance des éditeurs. Ils maintiennent le prix haut, le prix des livres électroniques en France. Ils le font parce qu’ils savent que s’ils mettent le juste prix pour les livres électroniques, comme aux Etats-Unis, au Royaume-Uni ou en Allemagne, cela tuera l’industrie du livre papier, et ils ne veulent pas ça. la résistance ne vient pas des lecteurs mais de l’industrie. »

La traduction est de moi, mais je vous invite à lire sa déclaration intégrale directement dans l’article.

Je suis un peu déçue d’avoir dû attendre de tomber sur une interview en anglais, totalement par hasard, pour avoir enfin lu un propos pertinent sur la question des livres électroniques en France. C’est un sujet qui me pose problème depuis déjà quelques années, et c’est très dur de trouver des infos concrètes sur le sujet. Pourquoi les livres électroniques sont-ils si chers en France ? Voilà enfin des éléments de réponse.

Combien coûte un livre électronique en France ?

Pour revenir un peu sur le cœur du sujet (parce que peut-être il n’y a pas beaucoup de lecteurs d’ebooks sur ce blog), je me permets de recontextualiser le problème. En moyenne, pour une nouveauté en grand format, un livre électronique coûte 30% moins cher qu’un livre papier. C’est une règle, dont je ne sais d’ailleurs pas si elle est tacite parmi les éditeurs ou si elle correspond à une règle imposée dans la loi française. D’après mes recherches, la seule contrainte en ce qui concerne le prix des ebooks vient d’une loi entrée en vigueur le 11 novembre 2011. Elle stipule que les éditeurs, qu’ils opèrent depuis la France ou depuis l’étranger, sont obligés d’afficher un prix unique pour tous les revendeurs. Comme pour les livres papiers, les vendeurs ne peuvent pas fixer librement le prix d’un livre neuf, qu’il soit en papier ou en version numérique.

Du coup, il me semble que le rabais de 30% sur le prix du livre numérique est effectivement une décision des éditeurs. Et ce qui me pose un problème, c’est que ce tarif est pour le moins élevé. Il est gonflé et ne correspond pas au coût réel engagé par l’éditeur pour la diffusion du livre. Dans un livre papier, il faut payer l’impression du livre et sa diffusion, indépendamment des autres charges de l’éditeur. Avec un livre électronique, il n’y ni frais d’impression ni frais logistiques. L’éditeur doit payer la numérisation du livre au départ. Un coût qu’il ne paye qu’une seule fois, et ce n’est pas un gros poste de dépenses (sauf dans la BD, car la numérisation des visuels coûte plus cher que le texte).

Comme je le soupçonnais, le prix du livre électronique est donc trop élevé en France. Les propos de Pierre Assouline ne laissent plus de doute possible. Je suis soulagé d’avoir enfin une réponse à la question que je me posais depuis longtemps. Mais cette réponse appelle une autre question : les éditeurs français ont-ils raison de pratiquer ces tarifs ? Y a-t-il effectivement péril en la demeure à cause des livres électroniques ?

Les enjeux autour du prix du livre électronique

Sur le principe, je trouve que les éditeurs français ont tord pour deux raisons. D’abord parce que gonfler artificiellement le prix des livres électroniques, cela implique d’en réduire l’accès. C’est particulièrement vrai auprès des jeunes générations de lecteurs, qui utilisent plus facilement les supports numériques, et dont l’adhésion à la lecture va déterminer l’avenir de toute l’industrie littéraire. Si aujourd’hui on ne fait pas assez d’efforts pour les séduire en s’adaptant à leurs usages, qui dit qu’ils feront encore l’effort d’acheter des livres en papier dans cinquante ans ? Le renouvellement des générations de lecteurs n’est pas acquis.

Ensuite, un tarif trop élevé des livres électroniques mènent parfois à une situation délirante. Sur Amazon, j’ai déjà vu des livres papiers (format poche) moins chers que leur version électronique. Je ne vais pas entrer dans le débat sur la logique de l’algorythme des prix des livres sur Amazon, mais on peut quand même dire que ce n’est pas logique !

Revenons-en au sujet soulevé par Pierre Assouline. Les éditeurs français ne font pas partie d’un complot anti-lecteurs. Ils ont de bonnes raisons de freiner le développement des livres électroniques. Ils craignent que ce format ne soit dangereux pour l’avenir du livre en France. Dans l’interview, Pierre Assouline évoque le fait qu’en France, il y a une exception culturelle qui a mieux protégé les librairies indépendantes qu’ailleurs. Il constate notamment que ces dernières sont en train de mourir en Angleterre. Chez nous, la situation n’a rien d’idyllique, mais elle reste quand même meilleure. Je suis d’accord avec ce constat. Mais je ne suis pas d’accord avec le reste, à savoir que l’essor du livre électronique serait le dernier clou dans le cercueil des librairies indépendantes.

Que risque-t-on à démocratiser le livre électronique ?

Personnellement, je pense que si les librairies indépendantes viennent à disparaître en France, ce ne sera pas tant à cause des livres électroniques qu’à cause d’une vision étriquée de la vente de livres. Qu’est-ce qui empêche, demain, les librairies de proposer des terminaux pour naviguer dans le catalogue des ebooks des éditeurs français ? Ne peut-on pas imaginer, comme cela se fait déjà ailleurs dans le commerce, des passerelles entre numérique et vente physique ? Quelle est la différence pour un librairie, entre conseiller un livre papier et un livre électronique ? Evidemment il y a une question économique : encore faut-il que le libraire gagne assez bien sa vie avec les livres électroniques. Et c’est effectivement une question qui doit être soulevée.

L’autre enjeu, je l’ai déjà évoqué plus haut : c’est le renouvellement des générations de lecteurs. Le jeune public est vissé à son smartphone, et on attend de lui qu’il fasse l’effort d’aller dans des librairies acheter des livres en papier ? Soyons sérieux : même les gens de ma génération sont nombreux à être séduits par l’aspect pratique des livres électroniques. Ce qui ne les empêche d’ailleurs pas d’acheter des livres papier. Il y a bien une coexistence possible entre les deux formats. Mais pour comprendre cela, encore faut-il faire l’effort d’écouter les lecteurs. Et si des lecteurs souhaitent privilégier le 100% ebooks, pourquoi les « punir » pour ce choix ?

Et si on imaginait un nouvel avenir pour le livre ?

Moralité : j’aimerais vraiment que les éditeurs français mènent une vraie réflexion sur le sujet des livres électroniques. Et qu’ils le fassent de façon publique et transparente. Si possible en incluant les libraires et les lecteurs. Ce n’est pas en bottant en touche qu’on va résoudre le problème. Les lecteurs ne sont pas idiots : ils peuvent comprendre les enjeux économiques et les problèmes auxquels l’édition est confrontée.

Nous avons tous envie d’assurer l’avenir du livre. Et je ne sais pas s’il nous faudra faire le deuil du livre papier au profit du livre électronique. Je n’en ai pas l’impression. Il y a bien eu un retour en grâce du vinyle, alors pourquoi pas imaginer la même chose pour nos chers vieux livres de papier ? En attendant d’avoir une réponse tranchée sur le sujet, je voudrais bien qu’on arrête de considérer le livre électronique comme un ennemi du livre papier. Il est plutôt une opportunité. A nous de trouver un moyen de réaliser le plein potentiel de ce format.

liseuse-livres

18 réflexions sur “Les éditeurs français sont-ils contre les livres électroniques ?

  1. peluche0706 dit :

    Je me demande aussi si les éditeurs n’ont pas peur du téléchargement illégal des livres électroniques. D’où leur volonté de freiner les envies des lecteurs de sd lancer sur ce format pour privilégier le livre papier. Je pense que la solution d’un Netflix libérerait pourrait être bon compromis à ça, comme deezer ou autre plateforme pour la musique. Tout ça pour éviter les téléchargements illégaux.

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  2. Light And Smell dit :

    Je trouve ton article très intéressant et te rejoins complètement. Certains éditeurs jouent le jeu, mais il faut plutôt voir du côté des petites structures qui semblent avoir bien compris le potentiel du marché des livres électroniques.
    Je pense comme peluche0706 que certaines maisons d’édition ont peur du téléchargement illégal quand les prix pratiqués abusifs sont justement, une des raisons, qui peuvent pousser des lecteurs à se tourner vers cette solution. Je me demande si le format numérique ne vient pas non plus heurter une certaine vision élitiste de la littérature…

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    • Alivreouvert dit :

      Je pense comme toi sur les 2 arguments. La peur du téléchargement illégal (qui paradoxalement renforce la défiance envers les tarifs pratiqués pour les ebooks), et la vision classique/élitiste de la littérature n’aide pas. On voit trop souvent le marché de la littérature en France comme le pré carré des grands romans… En 2020, le livre le plus vendu en France était… le dernier tome des aventures d’Asterix ! Gallimard peut se vanter des prix littéraires de ses romans français, mais ce sont les livres young adult anglophones qui font rentrer de l’argent dans la caisse. Les éditeurs vont devoir faire se faire une raison : la manière dont nous « consommons » la littérature évolue, et ça vaut autant pour les histoires que pour les supports. C’est toute une réflexion à mener sur l’avenir du livre.

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  3. Ohana dit :

    Article super intéressant ! Je me pose moi-même beaucoup de question (Québec) de pourquoi les livres électroniques sont si chers, parfois même que quelques dollars de moins qu’un livre physique !

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    • Alivreouvert dit :

      Je ne sais pas comment ça marche au Québec, mais je sais que sur le marché américain, les livres électroniques sont vraiment peu chers. Il n’est pas rare d’avoir accès à des publications récentes pour moins de 3$. C’est comme ça que je peux lire autant de livres en VO. Sinon, je n’aurais tout simplement pas les moyens d’acheter les versions papier vue le prix des livres importés en France.

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  4. Lionneton dit :

    Je trouve également ta réflexion sur le sujet très intéressante. Lectrice assidue depuis l’enfance, je suis passée il y a 5 ans à quasi 100% de lectures en format électronique pour diverses raisons: facilité d’utilisation et de transport qui s’adapte à mon métier plein de déplacement, toujours ma bibliothèque perso dans le sac, possibilité de lire la nuit lors des insomnies, facilité d’accès aux achats. Ce que je constate c’est que je n’ai jamais acheté autant de livre au moment de leur sortie au grand format, parce que les prix sont déjà avantageux et parce que je n’ai plus à me poser la question du stockage. Mais quand je me tourne vers des livres étant déjà sortis en poche mais toujours à un prix ebook inchangé, j’avoue avoir parfois un gout amer. Ce que je regrette sur le format électronique : on en passe par de grand groupe et uniquement par eux, on ne peut plus prêter de livres. Je pense que trouver un moyen simple pour le prêt électronique serait un bon moyen pour lutter contre le chargement illégal.

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    • Alivreouvert dit :

      Merci beaucoup pour ton commentaire. Ton témoignage va tout à fait dans le sens de ce que j’observe autour de moi, à savoir que le format électronique est pratique et attractif pour pas mal de lecteurs. En ce qui concerne le prêt de livres électroniques, je sais que cette option existe sur Kindle, mais on ne peut prêt un livre électronique qu’une seule fois, et à une seule personne. Pour les autres tablettes et appli, je ne sais pas ce qui existe comme option de prêt. Il est clair qu’à l’heure actuelle, la liseuse n’est pas franchement un support très démocratique au sens où elle représente un investissement de départ et où les possibilités de prêts restent limitées. Il faudrait plus d’acteurs sur le marché pour proposer des solutions alternatives et permettre aux lecteurs d’avoir un choix plus large. Parce que comme tu l’écris si justement, ce serait un bon moyen d’enrayer le téléchargement illégal.

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  5. Caroline Leblanc dit :

    Je lis dans tous les formats : papier (poches principalement), livres audio et livres électroniques
    Lisant une grande majorité de romans anglophones en VO, quelle joie de dénicher des pépites à 1€, 2€, 3€ en format ebook… et quelle absurdité de voir les mêmes romans traduits en français à 12€ ou 14€…

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    • Alivreouvert dit :

      Je suis absolument d’accord avec toi ! Et il m’arrive fréquemment la même chose. Au départ, j’ai commencé à m’intéresser aux livres électroniques pour mes lectures en VO. Je me disais que pour les livres français, ça ne valait pas la peine. Encore aujourd’hui, l’écrasante majorité des ebooks que j’ai, ce sont des VO. A partir d’une dizaine d’euros de prix, je préfère avoir quelque chose de concret. Après tout, c’est le prix d’une édition poche.

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  6. lestribulationsdemisschatterton dit :

    Bonjour rejoindre ta réflexion, certains éditeurs augmentent ou doublent le prix de leurs livres électroniques, peut être pour dissuader leur achat, et privilégier le livre papier. Pour acheter des livres numériques dans le cadre de mon travail de bibliothécaire, je ne peux pas le faire chez Rageot ou Actes Sud car ce n’est pas économiquement viable. Après, on rejoint le cas particulier des livres numériques dans le cadre de prêts en bibliothèque, avec un format spécial. Mais je tenais à le signaler. A l’inverse, certains éditeurs ne proposent pas du tout de version numérique, sans doute par choix. En tout cas ta réflexion est très intéressante.

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    • Alivreouvert dit :

      Merci beaucoup pour toutes tes précisions. C’est fou que même pour les bibliothèques ce soit à ce point un problème. Je crois qu’on n’a pas fini de s’interroger sur la stratégie des maisons d’édition françaises. J’espère vraiment qu’à terme elles proposeront une alternative qui conviendra à tous les lecteurs.

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  7. Parlons fiction dit :

    Merci pour ce bel article sur un sujet très intéressant ! De mon côté, je lis beaucoup sous format ebook, mais je trouve un bon compromis avec les livres papiers et les livres audio. Je trouve que chacun a ses avantages et ses inconvénients. Je suis toujours aussi étonnée de voir les prix élevés de certains ebooks. Pour un livre que l’on ne possède pas en physique, ça fait parfois très cher. Les livres en anglais ou les auto-édités sont souvent bien plus adorables que les dernières parutions des maisons d’édition. Comme toi, je pense qu’il y a là un véritable marché à exploiter, des opportunités à saisir et des solutions à mettre en place pour faire vivre la littérature sous différents formats.

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    • Alivreouvert dit :

      Merci beaucoup pour ton commentaire. Moi aussi je jongle entre les 3 formats, que j’apprécie pour différentes raisons. Et j’aimerais beaucoup que les livres électroniques aient une chance de se démocratiser pour répondre aux besoins des lecteurs.
      Pour les livres des auteurs en auto-édition, à mon avis c’est encore un autre problème. Il me semble qu’ils « cassent » les prix de leurs livres pour avoir justement une chance d’être lus par plus de monde. En contrepartie, ça implique qu’ils ne touchent quasiment rien sur ces ebooks vendus. Le problème est vraiment très complexe.

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