Margery Allingham : l’autre reine du crime

Margery-Allingham

En tant que lectrice passionnée de littérature anglaise, avec un goût particulier pour la littérature policière, je suis toujours très amusée de constater le grand nombre de dames respectables qui se sont adonnées à ce genre Outre-Manche. Agatha Christie est une évidence. Mais il y a aussi eu P.D. James. Celles-là sont connues du grand public, et les nombreuses traductions disponibles de leurs oeuvres (particulièrement en France) favorisent la découverte de leur talent et l’entretien de leur légende. Pourtant, il me semble qu’il manque un membre de la sainte Trinité libro-criminelle : Margery Allingham reste désespérément absente des étagères des lecteurs français. Comment se fait-il ? Elle qui était pourtant si fabuleuse ! Aujourd’hui, je m’en vais donc réparer une injustice et vous expliquer pourquoi il faut lire les romans policiers de Margery Allingham.

Encore une anglaise qui aime les meurtres !

Tout comme son estimée consoeur Agatha Christie, Margery Allingham est britannique, et très tôt elle va développer une curiosité pour les récits mystérieux. Comme elle aussi, elle vient d’une famille soudée et aimante. Mais franchement, c’est à peu près tout. Car là où la très sage Agatha mène une vie relativement conforme à ce qu’on attend d’elle, Margery a la chance de grandir dans un milieu un peu plus moderne. Ses parents sont tous les deux écrivains, même si on ne peut pas dire que le succès soit au rendez-vous. Ils vivent à Londres une vie passionnante entourés de tout un tas de personnes hautes en couleurs qu’on retrouvera plus tard dans les livres de Margery.

Mais surtout, cette famille progressiste encourage sa fille à faire des études. Plus important encore, voyant son désir d’écrire des histoires policières, ils l’encouragent à se lancer. Et c’est ainsi que Margery Allingham va commencer à publier des livres. Le succès arrive assez rapidement, et elle autant louée pour la qualité de ses intrigues policières que pour l’humour de ses personnages. Avec une plume trempée dans l’acide, elle dépeint des personnages souvent inspirés de la réalité en renforçant leurs traits et en apportant une légèreté bienvenue dans des histoires de crime.

Pour preuve, je vous livre ici une petite note que l’on trouve au tout début de Cercueils et Cie : « Tous les personnages de ce livre renvoient à des personnes réellement existantes, dont chacune s’est déclarée ravie, non seulement de l’exactitude, mais aussi de l’indulgence de son portrait. Toute ressemblance avec des personnes non consultées est donc fortuite. » L’humour anglais dans toute sa splendeur, comme je l’aime !

Mais monsieur, qui êtes-vous ?

Agatha Christie avait son Hercule Poirot et sa Miss Marple, Arthur Conan Doyle avait son Sherlock Holmes… Margery Allingham va elle aussi utiliser un détective récurrent dans tous ses romans : Albert Campion. Le nom a l’air parfaitement ridicule, surtout pour un public français, mais je crois que c’était un peu voulu par la romancière. D’autant que ce n’est même pas son vrai nom. Ce grand et beau jeune homme, à la carrure athlétique, aux cheveux bonds… serait en fait membre d’une famille aristocratique très puissante. Dans certains livres, on nous suggère même qu’il aurait un lien de parenté avec la famille royale d’Angleterre. Sa véritable identité n’est jamais dévoilée, et cela laisse donc beaucoup de place pour l’imagination du lecteur.

Très intelligent, très observateur, doté d’un humour pince-sans-rire, Albert Campion a reçu la meilleure des éducations, et il met donc à profit ses talents pour résoudre les affaires les plus difficiles. On ne sait pas très bien pour qui il travaille (les service secrets ?), mais ça ne l’empêche pas de se retrouver mêler à un bon nombre d’histoires louches. Au total, le personnage est apparu dans 17 romans et une vingtaine de nouvelles. Pas mal, non ?

Meurtre aux chandelles : tenue de soirée obligatoire

Sans conteste, une partie du succès de Margery Allingham a reposé sur le choix de son personnage principal aussi aventurier que mystérieux. Quelques années plus tard, Ian Flemming utilisera d’ailleurs la même recette avec son James Bond dont on ne sait pratiquement rien. Mais plus encore que ce personnage énigmatique et fascinant, c’est véritablement le style de Margery Allingham qui a fait son succès. Les lecteurs anglais, quand ils l’ont découvert, on pu plonger avec délice dans un univers où les frontières sont complètement abolies. On trouve autant d’humour que de mystère, et le policier n’empêche jamais de placer un bon mot. Bien sûr, chez Agatha Christie aussi on retrouve de l’humour, mais pas à ce point.

Margery Allingham a aussi un grand goût pour les personnages bizarres. Chez elle, les histoires sont peuplées de personnages secondaires complètement déjantés, et souvent on retrouve cette dimension jubilatoire dans les dialogues. Au passage, la bonne société anglaise en prend pour son grade : les personnages les plus respectables sont rarement les plus innocents. Cet humour acide est vraiment la marque de fabrique d’Allingham, et c’est la recette qu’elle va entretenir pendant plusieurs décennies, écrivant sans relâche des histoires toujours plus originales.

Alors, pourquoi est-elle si méconnue en France ?

En France, c’est vrai que le nom de Margery Allingham n’est pas du tout connu du grand public. Seuls quelques fans de roman policier anglais la connaissent et ont lu ses livres. C’est fort dommage. Qu’est-ce qui explique cet état de fait ? Certainement deux choses. La première, c’est que malheureusement le succès d’Agatha Christie a été si grand que ça ne laissait pas beaucoup de place pour les autres. D’ailleurs aucun auteur britannique du XXe siècle n’a connu un succès comparable à celui de la reine du crime. Par exemple, Tolkien est devenu un classique après sa mort seulement (même si aux Etats-Unis, il est célébré dès les années 1960 en plein Flower Power). Du coup, il n’y avait pas de place pour une seconde reine du crime. Sans compter qu’à l’époque, on ne publiait pas encore autant de romans policiers qu’aujourd’hui. Le genre était encore à ses débuts, et il n’avait pas encore déferlé sur tous les pays occidentaux comme il l’a fait depuis.

Deuxième mauvais point pour Margery Allingham : son style. Justement, je pense que c’est quelque chose qui l’a desservie. Elle était peut-être trop à cheval entre le policier et l’humour, ce qui rendait difficile la présentation de ses livres à l’étranger. En France, elle a été traduite et publiée aux éditions du Masque, mais elle ne fait plus partie de la collection aujourd’hui. Et d’ailleurs, tous ses titres n’ont pas été traduits en français à l’époque.

Partons à la découverte des trésors oubliés !

Si Margery Allingham jouit encore d’une certaine réputation en Grande-Bretagne, il est temps aujourd’hui que les lecteurs français se penchent plus près pour découvrir ses merveilleux livres. Et je dois dire que les maisons d’édition françaises ont fait un joli travail en permettant aux lecteurs de lire ses romans. Les éditions BakerStreet ont ainsi publié Cercueils et Cie, un roman inédit à l’intrigue excellente. De leur côté, les éditions Omnibus ont eu l’excellente idée de proposer la collection (quasi) complète des enquêtes d’Albert Campion dans deux gros tomes : La Maison des morts étranges et autres enquêtes d’Albert Campion et Les Mystères du West End et autres aventures d’Albert Campion.

Avec ça, vous n’avez plus aucune excuse pour ne pas vous plonger dans les excellentes pages de ces livres. Avec Margery Allingham, vous découvrirez que le roman policier peut offrir des enquêtes de qualité tout en vous faisant rire. Et ce sera aussi l’occasion de rendre justice à la mémoire d’une romancière d’exception qui mérite sa place parmi les plus grands.

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8 commentaires pour Margery Allingham : l’autre reine du crime

  1. Je ne connaissais pas du tout, merci de la découverte ! =)

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  2. Audrey dit :

    Une auteure dont je n’avais jamais entendu parler. L’alliance de l’humour et du roman policier est un style qui me plaît beaucoup, je vais me pencher sur ses titres. Est-ce que tu as déjà lu ses oeuvres en VO et si c’est le cas, est-ce que tu trouves que la traduction ôte un peu de charme à ses romans? il est parfois difficile de transposer des traits d’humour dans une autre langue…

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    • Alivreouvert dit :

      Malheureusement je n’ai jamais lu ses livres en VO mais les traductions sont très bonnes je trouve. Si tu es très à l’aise en anglais, je pense que tu peux tenter de la lire dans le texte. C’est toujours très agréable et tu les trouveras facilement chez Smith à Paris, place de la Concorde.

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  3. juneandcie dit :

    Je me coucherais moins bête et avec de nouvelles découvertes à faire !

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  4. Xavier dit :

    Très bel article. Allingham chez nous a tendance à rester dans l’ombre de Christie, et c’est dommage – elle a pourtant chez elle des défenseurs prestigieux comme A.S. Byatt ou Michael Moorcock.
    Avez-vous également jeté un coup d’oeil à ses consoeurs reines du crime Dorothy L. Sayers et Ngaio Marsh?

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    • Alivreouvert dit :

      Merci beaucoup. J’ai souvent entendu parler de Salers mais je n’ai encore rien lu d’elle. Et par contre je ne connais pas la seconde. Mais je vais vite aller regarder ça. Merci pour ces suggestions !

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