Victor Hugo et l’esprit de Noël

cannes-sucrePour cette matinée de Noël, je m’étais préparée pour une grasse matinée de haut niveau. Les conditions de sommeil étaient optimales : couette, double oreillers, pyjama ultra-confortable, bon niveau de chaleur dans la pièce… Avec le repas ingurgité hier, un surplus de sommeil allait forcément m’aider à affronter ce 25 décembre. Mais c’était sans compter de petits bruits insistants en provenance de mon salon…

Au début, je n’y pris pas garde. Mais à force de les entendre, et ayant l’impression qu’ils s’amplifiaient, je pris courageusement la décision de me lever, d’affronter le froid hors-couette et d’aller voir par moi-même ce qui se passait chez moi. Un peu fébrile, j’avançais dans le couloir pour guetter, à travers la porte du salon, le moindre bruit suspect.

Bam !

Un bruit sec me décida à ouvrir, et le spectacle qui m’accueillit me laissa sans voix. Mes livres étaient sortis de leurs étagères ! Encore une fois !!

Là, au beau milieu du salon, Victor Hugo et Emile Zola se chamaillaient, tous les deux déguisés en pères Noël, tandis qu’Alfred de Musset, Alfred de Vigny et Baudelaire attendaient à côté de mon sapin.

  • C’est n’importe quoi, tonnait Victor Hugo. Vous ne ressemblez même pas à un Père Noël !
  • Parce que vous, avec votre barbe blanche, vous croyez que ça suffit à vous transformer en Père Noël ?
  • Eh bien une barbe blanche, c’est en effet un bon début. De plus, je suis grand. Mais surtout, je fais rire les enfants.
  • Et qu’est-ce qui vous fait dire que je ne peux pas faire rire des enfants ?

Emile Zola avait l’air franchement outré.

  • Mais enfin, s’écria Hugo, vous passez votre temps à écrire des livres tristes !
  • Alors là, c’est l’hôpital qui se fout de la charité ! Germinal, c’est pas plus triste que Les Misérables. Vous trouvez que ça fait Noël, Les Misérables ?

Zola était fier de lui et de son argument imparable. Hugo bouillonnait. J’en profitais pour m’approcher des Alfred.

  • Qu’est-ce qui se passe cette fois, demandais-je un peu hébétée.
  • Oh ce n’est pas grand-chose, me répondit Vigny. Ils se chamaillent pour savoir lequel aura droit de faire le Père Noël cette année.
  • D’habitude, renchérit Musset, personne ne songe à se proposer parce qu’on sait bien que c’est Hugo qui tient à le faire. Mais ce cher vieux Emile a voulu jouer les frondeurs.
  • Et vous, pourquoi vous êtes habillés comme ça ? demandais-je encore, perplexe.

Il faut dire que mes pauvres romantiques étaient bizarrement attifés. Leurs vêtements verts et leurs chapeaux rouges bizarres les faisaient ressembler à un feu de signalisation détraqué. Et autant les Alfred avaient un air guilleret, autant Baudelaire, tirant une tête de six pieds de long, n’avait pas l’air d’apprécier le costume.

  • Nous sommes les elfes du Père Noël !

Vigny avait l’air tout fier de lui en me disant ça.

  • Ah bon, répondis-je, passablement sceptique.
  • Normalement, renchérit Musset, nous devrions être trois. Mais Alfred Tatet était occupé ailleurs, alors il a fallu trouver un remplaçant au pied levé…

Il n’ajouta rien mais coula un regard lourd de sous-entendu vers son confrère neurasthénique. Noël s’annonçait difficile.

  • Mais je vous dis que moi, les enfants m’aiment !

Victor Hugo donnait de la voix comme un chanteur d’opéra en pleine crise de folie passagère, mais Zola ne voulait pas désarmer.

  • Oh ça va, dit-il. On sait bien que vous êtes tout fier d’être le grand-père de l’année. Mais ce n’est pas une raison pour monopoliser le rôle du Père Noël. Place aux jeunes !
  • Je vous signale que j’ai effectivement écrit un livre sur l’art d’être grand-père. Je suis un spécialiste en la matière. Alors que vous, quelles sont vos qualifications ?
  • Je connais tous les derniers jeux vidéos à la mode. Je sais parler « le jeune ». LOL. MDR même !
  • Mon pauvre confrère, vous êtes complètement au bout du rouleau !
  • C’est vous qui êtes dépassé, espèce de vieux mégalo !

Ils allaient en venir aux mains quand j’ai décidé d’intervenir. Après tout, j’étais chez moi.

  • Messieurs ! m’écriais-je.

Ils se retournèrent vers moi, se turent, et eurent finalement la courtoisie de prendre un air embarrassé.

  • Je commence un peu à en avoir assez que vous preniez l’habitude de sortir de la bibliothèque dès que vous voulez vous amuser. Mais si en plus, c’est pour mettre le bazar dans mon salon, je vous préviens que je vais tous vous enfermer avec un verrou !

La menace avait l’air de fonctionner vu les têtes effrayées qu’ils avaient. Juste au moment où je pensais reprendre la situation en mains, la porte de la cuisine claqua violemment, et un géant en sortit, harnaché dans un tablier de cuisine beaucoup trop petit pour lui.

  • Monsieur Dumas, m’exclamais-je, qu’est-ce que vous faites là ?
  • Ah, bonjour ! Comment allez-vous ? Bien dormi ?
  • Euh… oui.
  • Tant mieux, vous allez pouvoir nous aider.
  • Qui ça, nous ?
  • Mes mirlitons et moi. Il faut que je vous avoue qu’ils ne sont pas tous très doués en cuisine, mais je fais avec ce que j’ai. Et j’espère bien que le repas de Noël sera excellent. Oscar Wilde est justement en train de choisir les vins avec le marquis de Sade.

Misère ! La cuisine aussi était envahie !

  • Mais qu’est-ce que vous faites ?
  • Une oie pardi !

Là-dessus, un autre géant sorti de la cuisine et vint à notre rencontre. Alexandre Dumas eu la gentillesse de prendre la conversation en mains, bien que des présentations soient inutiles.

  • Vu la piètre qualité de mes aides, j’ai demandé à Portos de me seconder pour la préparation du repas.
  • Mais oui, bien sûr, dis-je mécaniquement.
  • Mais là, nous sommes arrivés à un moment critique et nous aurions besoin que vous tranchiez pour nous.

Effrayée à l’idée qu’on me demande de découper une volaille avec un couteau faisant la taille de mon avant-bras, je pris néanmoins sur moi et fis un signe affirmatif de la tête.

  • Nous allons préparer la bûche, et nous ne sommes pas d’accord pour le parfum. Portos voulait faire quelque chose de classique, café-chocolat vous voyez. Mais je pense qu’on peut se permettre un peu de fantaisie. Quelque chose dans le genre citron vert-basilic avec un peu d’abricot et de badiane. Vous en pensez quoi ?
  • Je pense que je n’ai pas de badiane dans ma cuisine.
  • Oh, ça ce n’est pas un problème. Jules Verne est allé faire les courses le mois dernier et il m’a rapporté tout un tas d’épices des quatre coins du monde.

J’étais vaincue.

  • Faites comme vous voulez, finis-je par dire. Surprenez-moi.

Je pensais en moi-même : ça ne peut pas être pire !

  • Joyeux Noël !

Oh bon sang : qui c’est ça ?!

C’est alors que Jane Austen, les sœurs Brontë et Emily Dickinson entrèrent dans mon salon, habillées avec des robes rouges vif froufrouttantes et tenant des partitions à la main.

  • Alors ma chère amie, s’exclama Victor Hugo. Êtes-vous prêtes ?
  • Bien évidemment, répondit Jane Austen. Nos répétitions en valaient la peine car nous sommes à présent bien rôdées.
  • Quelqu’un peut m’expliquer ?

La situation m’échappait de plus en plus.

  • Mais bien sûr, me dit Jane avec douceur. Nous sommes la chorale de Noël. Nous avons répété un petit spectacle que nous ferons avant le repas.
  • Et vous avez répété quoi ?
  • All I want for Christmas is you.
  • Vous connaissez Mariah Carey ?!

C’en était trop pour moi. Je suis allée m’asseoir sur le canapé, prête à laisser la crise de nerfs gagner mon corps. Mais à la place des spasmes, ce fut un plateau argenté avec un verre à vin qui se matérialisa devant moi.

  • Un petit vin chaud peut-être ?

Oscar Wilde, habillé avec des couleurs encore plus criardes que d’habitude, venait m’offrir un petit remontant. Je le bus cul-sec tout en louchant sur son serre-tête vert avec des cornes de rennes.

  • Puisqu’on en est aux mises au point de dernière minute…

Ce fut cette phrase de Victor Hugo qui m’arracha à la torpeur.

  • Oui ? demandais-je d’une petite voix.
  • Il faudrait savoir une bonne fois pour toutes qui fait le Père Noël cette année.

Je pris une profonde respiration et répondis :

  • Je suis désolée monsieur Zola, mais pour moi monsieur Hugo fait plus Père Noël que vous.
  • Ha, s’écria triomphalement Hugo.

Zola jeta sa barbe par terre, et Oscar Wilde alla lui proposer un petit remontant à lui aussi. Tandis que Victor Hugo venait s’asseoir à côté de moi sur le canapé, je ne pus m’empêcher de lui demander pourquoi Baudelaire ruminait près du sapin, en donnant des pitchenettes vicieuses aux boules de sapin.

  • Il ne voulait pas faire le lutin. D’ailleurs, c’est vrai qu’il n’est pas très crédible, remarque Hugo. Mais on avait déjà le déguisement et il était le seul à faire la bonne taille.

Pendant ce temps, les deux Alfred avaient improvisé une bataille de boules de neige avec les bombes de fausse neige décorative. Mon salon n’allait pas tarder à ressembler à un champ de ruines. Alexandre Dumas, qui était entre-temps reparti en cuisine avec Portos, revint nous voir avec un plateau de petits fours dans les bras.

  • Je vous préviens qu’on ne va pas tarder à passer à table. Et les invités se préparent…

En effet, j’entendais pas mal de bruit en provenance de la bibliothèque. Apparemment, tout le monde comptait se mettre sur son 31. Je jetais un coup d’œil à mon pauvre vieux pyjama.

  • Il faudrait peut-être que j’aille m’habiller, dis-je à Oscar.
  • Ma chère, vous êtes parfaite.
  • D’ailleurs, dit alors Victor Hugo, si on en profitait pour prendre un selfie ?

« Oh oui ! » fut la réponse générale, et tout le monde vint se tasser sur mon canapé. Prise en sandwich entre Jane Austen et Victor Hugo, j’eu à peine le temps de remarquer les Alfred tenir de force un Baudelaire plus que récalcitrant avant que le flash du smartphone de Victor Hugo ne m’aveugle pour de bon. Le brouhaha général ne fut rompu que par la voix de stentor d’Alexandre Dumas :

  • Et maintenant, à table !
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4 commentaires pour Victor Hugo et l’esprit de Noël

  1. WordsAndPeace dit :

    ah mais maintenant, je veux voir ce selfie!! Joyeux Noël, j’arrive s’il reste de l’oie, ou du vin chaud…

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  2. Très chouette récit qui aurait bien cadré avec les consignes des impromptus littéraires de la semaine dernière. On ne s’ennuie pas !

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