Passé imparfait

passe-imparfaitLa chronique du jour nous plonge en pleine période sixties à Londres. C’est prometteur, n’est-ce pas ? Et nous devons ce voyage dans le temps aux éditions 10.18 qui viennent récemment de publier le roman de Julian Fellowes en format poche Passé imparfait. Les fans de Downton Abbey connaissent très bien le nom de ce monsieur car c’est lui le créateur de la série, mais il s’est aussi fait connaître comme scénariste pour l’excellent Gosford Park. Dans ce roman, il signe encore une sorte de fresque sociale pour continuer à creuser le sillon de son obsession : la société anglaise et sa division en castes. Dit comme ça, ça n’a pas l’air intéressant, et pourtant si il y a bien quelqu’un qui peut tisser une histoire fascinante autour de ce sujet, c’est bien Julian Fellowes !

L’histoire commence de nos jours, avec la réunion surprenante de deux anciens amis : le premier est le narrateur, le deuxième s’appelle Damian Baxter. Ils ne se sont pas parler depuis la fin des années 1960, lorsqu’un dîner qui a mal tourné a brisé leur amitié en mettant fin brutalement aux illusions de leur jeunesse. Le narrateur, devenu écrivain à succès, avait laissé sa jeunesse derrière lui, mais Damian revient dans sa vie : il est en train de mourir et a besoin que le narrateur lui rende un service. Ce service va se matérialiser par une enquête surprenante : retrouver l’enfant caché de Damian. Car suite à une lettre anonyme, il sait que l’une de ses conquêtes de l’époque a eu un enfant de lui. Mais laquelle ? Voulant mettre ses affaires en ordre, mais n’étant pas assez en forme pour s’en charger lui-même, il fait appel au narrateur. Une mission délicate que notre personnage voudrait bien refuser. Mais l’occasion de replonger dans son passé est trop tentante et il accepte. C’est le début d’un voyage dans le temps qui va mener à de nombreuses (et troublantes) découvertes…

 Dès le départ, la plume de Julian Fellowes fait mouche et nous emporte dans le sillage d’un personnage dont on ne découvrira jamais le nom… sans que ça soit vraiment un soucis. Car si nous ne savons pas comment il s’appelle, nous allons tout de même beaucoup en apprendre sur lui. L’écriture nous projette tout de suite dans l’intimité de ce personnage, dans sa rancoeur envers Damian et dans sa nostalgie aussi. On l’apprécie tout de suite, et on sent qu’on est prêt à embarquer dans son aventure.

L’histoire se construit assez vite autour de cette idée d’enquête, même si personnellement j’ai trouvé que le narrateur ne faisait pas trop de manières pour accepter de rendre service à un type désagréable qu’il n’a pas vu depuis quarante ans ! Mais passons, d’autant que c’est plus un prétexte que le coeur de l’histoire en soi. Car le coup de génie de ce livre, c’est de dérouler deux histoires en parallèle : celle de l’enquête pour trouver l’enfant illégitime, qui se passe de nos jours ; et celle de la saison de 1968 où tout s’est joué entre les personnages. On passe d’une période à l’autre avec une grande légèreté, une grande fluidité, et l’histoire se construit habilement grâce à cette technique de va-et-vient temporel.

L’idée maîtresse du livre, c’est de bâtir une histoire en forme de puzzle, ce qui permet au lecteur de mener lui-même sa propre enquête, comme dans un roman policier. On analyse les relations des personnages au fil des souvenirs du narrateur et des confessions des personnages qu’il rencontre. On a envie de deviner quelle femme est la mère de l’enfant… En cela, le roman est une réussite car le suspens dure jusqu’à la toute fin de l’histoire.

Un autre aspect très appréciable pour une fan de culture anglaise comme moi, c’est que Julian Fellowes a effectivement vécu la saison londonienne de 1968. Du coup, il nous fait réellement pénétrer dans un univers appartenant au passé. On le suit dans la coulisse pour découvrir les us et coutumes de l’aristocratie anglaise à cette époque. Les anciennes traditions avaient encore cours, même si les aléas politiques et financiers du monde moderne commençaient à bien mettre à terre des siècles de traditions corsetées. Dans le même temps, ce sont les sixties quand même ! Donc, les jeunes gens dont il est question sont conscients d’appartenir à une certaine caste, mais ils ont aussi envie de s’amuser et d’entrer dans le monde moderne. D’être libres en somme. En cela, ce roman a une certaine valeur « anthropologique » car il parle d’un temps révolu. Mais c’est aussi un formidable roman sur la nostalgie, sur le temps qui passe, sur la jeunesse qu’on a laissé derrière soi, les amis perdus de vue. J’ai trouvé que cette dimension était la plus belle et la plus forte, et elle confère une grande chaleur à l’ensemble du récit.

Maintenant, je dois aussi avouer que j’ai trouvé plusieurs points négatifs à ce livre. Déjà, le fait que ça ressemble plus à une autobiographie qu’à un roman. J’ai eu l’impression que c’était Julian Fellowes lui-même qui racontait, et pas qu’il s’agissait d’un narrateur véritablement inventé pour l’occasion. Ce qui m’a un peu chiffonné parce qu’à ce compte-là, il pouvait aussi bien écrire directement une auto-biographie. Mais non, il a choisi un roman. Or, il ne remplit pas correctement le contrat du roman, notamment en présentant un récit dont la construction n’est pas assez maîtrisée. Les chapitres sont trop longs, mal coupés, ce qui déséquilibre le rythme de l’histoire. La démarcation entre le récit au présent et les souvenirs est souvent trop floue. J’ai eu l’impression que Julian Fellowes se laissait embarquer par ses souvenirs plus qu’il ne maîtrisait son récit comme un romancier devrait le faire. Par exemple, la fameuse soirée du dîner au Portugal sert de fil rouge : les personnages n’arrêtent pas d’en parler sans qu’on sache réellement ce qui s’y est passé. Cette scène manquante devient une sorte de running gag dont le lecteur se sent exclu, et elle est finalement racontée bien trop tardivement dans la narration. Elle arrive au moment où on ne l’attend plus.

Malgré ces points négatifs, j’ai beaucoup aimé ce livre. C’est un ouvrage qui a les défauts de ses qualités, à savoir que c’est un livre que l’on sent très personnel pour son auteur. Il s’agit moins d’un roman que d’une auto-fiction. C’est difficile de faire la part des choses entre les anecdotes racontées dans le roman : lesquelles sont vraies ? lesquelles sont inventées ? Julian Fellowes parle d’un univers qu’il connaît comme sa poche. Et si parfois la nostalgie peut verser dans un passéisme un peu lourd, c’est surtout parce que l’auteur nous parle d’une période qui est révolue. En quarante ans à peine, le monde a changé à ce point. C’est une belle réflexion sur le temps qui passé, et la place qui est la nôtre au coeur de cette course contre la montre. Ce livre m’a offert une belle lecture, et je pense qu’il est surtout à conseiller pour tous les anglophiles.

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6 commentaires pour Passé imparfait

  1. Camille dit :

    Tu as tout dit et très bien ! C’est une belle lecture, je conseille également son précédent roman Snobs 🙂

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  2. J’ai récemment été refroidie par Snobs donc je suis plutôt perplexe pour celui-ci. Mais le côté sixties et le fait que tu soulignes avoir passé un bon moment… Si je laisse une deuxième chance à l’auteur, ce pourrait être avec celui-ci 🙂

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    • Alivreouvert dit :

      En fait je pense que c’est vraiment un livre pour les anglophiles et les fans de Downton Abbey dans la mesure où il n’y a pas d’action. C’est une étude de caractères, une observation de la société anglaise en mutation. Di tu n’avais pas aimé ces aspects dans Snobs, il y a peu de chance que celui-ci te plaise plus. A tout hasard, va en librairie et ouvre-le au hasard pour voir si tu adhère.

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