Tout est possible mais rien n’est sûr : la BD inspirante de Lucile Gomez

tout est possibleCes derniers temps, ma curiosité en matière de BD est en train de virer à l’obsession. Mais ce n’est pas de ma faute s’il y a tant d’albums intéressants à lire ! Dans le courant de mars, c’est du côté des éditions Delcourt que j’ai remarqué une nouveauté qui avait l’air prometteuse : Tout est possible mais rien n’est sûr, écrite et dessinée par Lucile Gomez. Une BD à la touche féminine mais surtout marquée par l’empreinte d’une génération un peu déboussolée : celle des jeunes d’aujourd’hui qui, au sortir de leurs études à rallonge, ont bien du mal à trouver leur place sur le marché du travail, et encore plus de mal à trouver ce qui les rendra heureux. Une plongée cinq ans en arrière en ce qui me concerne. Avec un sujet aussi cher à mon cœur, j’ai fatalement eu la curiosité de lire cet album : je ne pouvais pas avoir de meilleure idée.

Dans cet album, Lucile Gomez nous plonge dans le quotidien de Vétille, une jeune femme dont le rêve a toujours été de dessiner. Elle a fait des études dans ce domaine, et une fois son diplôme en poche, elle espère bien que ses rêves vont enfin pouvoir se réaliser. Mais de déconvenues en soucis quotidiens, sa vie ne va pas être rose. Décrocher du travail, c’est difficile. Pour payer le loyer, il faut bien travailler. Conclusion : elle doit prendre un boulot d’hôtesse, ce qui n’est évidemment pas épanouissant, mais cela permet au moins de payer les pâtes. Malgré tout, Vétille y croit encore. Elle veut croire qu’elle y arrivera. D’autant que les autres jeunes diplômés sont à peu près comme elle : perdu dans un monde qui ne leur permet pas de trouver leur place. Entre une copine obligée de se réinscrire en fac afin d’avoir une convention de stage pour décrocher un boulot, un artiste inadapté face à une administration écrasante, et surtout un petit-ami idéaliste à tendance activiste écolo (passablement déconnecté des réalités qui font peur à Vétille), notre héroïne a bien du mal à trouver sa voie. Car non, il n’y a malheureusement ni carte ni boussole qui permette de fixer clairement la direction du bonheur.

Cet album est un pur chef d’œuvre, disons-le tout de suite. C’est une vraie pépite. Bien sûr, je pense qu’il m’a touché parce que je me suis immédiatement reconnue dans le personnage de Vétille. Et beaucoup de situations et de dialogues entre les personnages m’ont rappelé des choses réelles auxquelles nous avons été confrontés, moi et mes amis. Ce sont les problèmes de notre génération qu’abordent Lucile Gomez, et elle le fait avec une grande honnêteté, une grande lucidité et même une touche de poésie. Il y a des accents dramatiques dans son histoire, car ce n’est pas une période de la vie facile ou agréable que celle où l’on doit trouver le moyen de se faire une place dans une société qui, justement, n’a plus de place à offrir. C’est beaucoup de stress et d’angoisse, et quelque soit le soutient ou le réconfort que nos proches peuvent nous témoigner, nous restons isolés dans notre quête. Il y a ce que l’on peut verbaliser : j’ai peur de ne pas trouver de boulot ; et il y a ce qui reste tapis dans le silence : je voudrais faire quelque chose qui me plaît et qui me rende heureuse. Difficile de trouver un équilibre entre les deux. La pression sociale est forte, mais celle que l’on se met à soi-même est pire encore.

Toutes ces difficultés, Lucile Gomez les aborde de front. D’ailleurs, j’étais surprise car l’album est assez épais : 200 pages c’est beaucoup pour un album de BD. Mais l’histoire est dense, il y a beaucoup d’éléments qui sont abordés pour brosser le portrait de notre génération. L’histoire possède une trame générale, et elle est élégamment chapitrée en fonction des saisons pour nous faire suivre le fil de la vie de Vétille. Au fil de ces chapitres, les dessins sont aussi d’une grande richesse : on passe d’une ambiance à une autre, avec une alternance de gammes de couleurs, parfois des traits de crayons un peu différents, parfois une double page très poétique qui s’intercale entre deux scènes de la vie quotidienne. Le dessin de Lucile Gomez est très généreux, très fluide, et il permet au lecteur de pénétrer avec beaucoup de facilité dans son univers.

Outre la question du dessin et de l’histoire, je dois dire que j’ai vraiment été séduite par le propos de Lucile Gomez. Sa BD nous parle de franchir un cap, pas seulement professionnel mais aussi personnel. Elle propose à son lecteur de s’interroger sur la place que nos rêves d’enfants ont dans notre vie d’adulte. Une fois que l’on doit envisager les choses de manière pragmatique, nous arrivons au point où nous devons tirer un trait sur les rêves qui nous servaient de moteur quand nous étions plus jeunes, les choses qui nous motivaient. Mais les rêves ne sont pas juste des chimères : ils sont aussi constitutifs de notre identité. Les laisser derrière nous est un moyen de perdre de vue qui nous sommes. Dans un tel contexte, comment parvenir à être heureux ? Une question pas vraiment anodine…

Je trouve que cette BD est une franche réussite. J’ai eu beaucoup de plaisir à découvrir cette histoire que j’ai lue d’une seule traite. Lucile Gomez y dévoile un beau talent de dessinatrice (même si j’ai trop peu de connaissance en matière de dessins pour être un bon juge) mais surtout, elle se révèle être une excellente narratrice.  La construction de son histoire est très bien pensée, elle ménage beaucoup d’émotion tout en dépeignant une situation tout à fait réelle et concrète.

Je recommande cet album pour tous ceux qui ont apprécié les BD girly qui sont à la mode depuis quelques années (du genre Diglee, Pénélope Bagieu, Margaux Motin…) parce que l’histoire met en scène une fille dans laquelle on peut facilement se retrouver… tout en gardant bien à l’esprit qu’il ne s’agit pas ici d’une bande dessinée comique. Mais je pense que cette BD peut aussi plaire à un public beaucoup plus large, avec les jeunes actifs en tête, ceux qui ont laissé les années fac derrière eux il n’y a pas si longtemps que ça. C’est vraiment d’une histoire générationnelle qu’il s’agit ici, et c’est incontestablement le tour de force de Lucile Gomez d’avoir réussi à créer une histoire qui parle avec autant de vérité de ce que tant de personnes ont vécu et continuent de vivre.

Publicités
Cet article a été publié dans B.D. Ajoutez ce permalien à vos favoris.

2 commentaires pour Tout est possible mais rien n’est sûr : la BD inspirante de Lucile Gomez

  1. Ping : Sommaire d’avril 2015 | A livre ouvert

  2. Ping : Le best of de mes lectures 2015 | A livre ouvert

Vous en pensez quoi ?

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s