Petit Traité d’intolérance, chroniques de Charb

CharbDepuis janvier dernier, c’est devenu difficile de ne pas surfer sur l’actualité Charlie Hebdo tant le sujet était partout présent, avec plus ou moins de légitimité. J’étais assez surprise de voir tant d’ouvrages des dessinateurs assassinés se retrouver subitement en tête de gondole dans les librairies, les Fnac et même les rayons librairie de certaines grandes surfaces. Après une vague d’écoeurement devant cet opportunisme financier, j’en suis venue à voir les choses sous un autre angle : il faut faire vivre les œuvres de ceux qui ne sont plus là pour écrire ou dessiner. Il faut que les gens ouvrent ces livres pour comprendre un peu de quoi on parle quand on glose sur le thème de la « liberté d’expression ». Entendre que subitement Voltaire se retrouve en tête des ventes de livres était surréaliste, mais cela prouve que chaque malheur apporte son lot de bienfaits. J’ai donc décidé de vous parler aujourd’hui d’un ouvrage de Charb qui a récemment été réédité en grande quantité par Librio : Petit Traité d’intolérance. 124 pages d’humour corrosif pour se délecter des travers de nos semblables.

Charb était beaucoup de choses : dessinateur, journaliste, directeur de publication de Charlie hebdo, drôle, très cultivé, et surtout un peu misanthrope à sa façon. Son Petit Traité d’intolérance en est la preuve, qui passe en revue dans une succession de chroniques délirantes les gens et les choses que l’auteur déteste. Un instantané de notre société dans ses modes, ses usages sociaux et son quotidien revus sous l’angle de l’humour le plus ravageur. Car Charb n’aime rien ni personne : les tongs, les supporters de rugby, les ampoules à basse consommation, les trentenaires, les fumeurs, les doudous, les journalistes sportifs… La liste est à la fois longue et savoureuse. Le principe est simple : chaque thème fait l’objet d’une chronique d’une page et demie, agrémentée d’un dessin de Charb. La chute est invariablement la même, sous la forme d’une morale sur-mesure pour le thème abordé : « Je crois que vous en serez d’accord, il faut… » suivi d’une idée bien sentie pour corriger les fâcheux.

Le ton des chroniques est très léger, comme une conversation. Les chroniques sont courtes, accrocheuses, bien rythmées et toujours très drôles. Souvent pertinent dans les arguments qu’il donne, Charb joue aussi avec son lecteur en faisant semblant d’endosser le rôle du râleur de service, jamais content, aigri contre tout et tout le monde. Il semble se repaître du mauvais goût de ses semblables, de leurs faiblesses, et de la façon dont les clichés sont monnaie courante dans notre vie quotidienne. En même temps, cet observateur avisé se dévoile aussi, car pour connaître aussi bien les gens, il faut s’y intéresser de près, les aimer au moins un peu. Et s’il frôle parfois la mauvaise foi dans ses commentaires, c’est pour mieux nous faire rire.

Et que dire du titre de l’ouvrage ? Ironique bien sûr, ce titre est aussi un moyen de réveiller un peu le lecteur, de l’interpellé. Qu’est-ce que la tolérance, au fond ? Est-ce que c’est accepter tout et n’importe quoi ? Ou est-ce accepter les autres tels qu’ils sont ? Mais malgré notre tolérance, pouvons-nous tout de même nous permettre d’émettre des critiques contre ceux qui ne sont/ne pensent pas comme nous ? Vaste question qui servirait de programme à une classe de terminale pour son bac de philo. Charb se moque des gens, de vous et de moi, mais aussi de lui-même car il nous arrive à tous d’être ridicules, d’avoir des postures cliché, de céder aux modes du moment. Cela ne fait pas de nous des moutons ou des crétins, juste des gens normaux. Mais notre aptitude à prendre du recul, à rire de nous-mêmes, est cruciale car c’est aussi ça la tolérance. Le rire peut être un chemin vers la prise de conscience, et c’est ce qui le rend si puissant. J’ajoute qu’on peut très bien ne pas être d’accord avec ces chroniques sans pour autant prendre une arme pour aller tuer les gens qui oseraient en rire.

Nous vivons dans une société étrange où prendre les choses trop au sérieux est mal vu, où les émissions débiles de téléréalité font un meilleur score d’audience que les débats politiques, où les gens râlent contre tout mais ne font même pas l’effort de se déplacer dans leur bureau de vote quand ils y sont invités… Un livre qui étale la vie sexuelle de notre président de la république se vend mieux qu’un essai pertinent qui tente d’analyser notre société. Nous sombrons quotidiennement dans une apathie morale inquiétante. Je ne prétends pas que ce livre soit capable de sauver le monde, mais en le referment, je me suis quand même fait la réflexion que j’avais la chance de vivre dans un pays où on a le droit de publier ce genre d’ouvrages. Et ça m’a réconforté.

Pour conclure, j’ai passé un excellent moment avec ces chroniques. On peut les lire dans n’importe quel ordre, les picorer, y revenir comme on veut… C’est une formidable lecture au fil de l’eau. Le seul piège, c’est que quand on commence à les lire, on a toujours envie d’en lire encore une, puis une autre, et encore une, et ainsi de suite ! La marque d’un bon livre. Personnellement, la chronique consacrée aux tongs est indéniablement celle qui m’a fait le plus rire. Je vous laisse découvrir le texte qui vous fera le plus rire à votre tour. Je précise aussi qu’on peut très bien apprécier ce livre, même si on était pas fan de Charb ou de Charlie Hebdo. C’est drôle et pertinent. Point barre.

Très bonne lecture à tous !

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