Batman, Requiem vs Renaissance : 5e partie

Les scènes du crime

Nous l’avons vu, entre le dyptique de Tim Burton et la trilogie des frères Nolan, de nombreuses différences de fond se creusent. Mais plus que ces questions de fond, je voudrais insister sur la différence flagrante dans les partis pris esthétiques : la forme n’a plus rien à voir entre les deux séries de films.

Planche d'Anton Furst pour Gotham CityEn se faisant épauler, sur le premier opus, par Anton Furst, le célèbre décorateur de cinéma anglais, Tim Burton avait eu la bonne idée de choisir quelqu’un avec une sensibilité proche de la sienne, doté d’un imaginaire vif et foisonnant. Anton Furst replonge aux racines de la BD pour offrir une vision de Gotham City très sombre et en même temps futuriste. On voit des ruelles sombres, des appartements dans un look un peu années 1950, des immeubles sombres et très hauts… Un peu comme si on nous donnait à voir une vision dénaturée de New York, ville-monstre dans laquelle tous les bâtiments ont pris des proportions déviantes.

Réalisée dans les studios anglais du tournage, cette Gotham City est une ville de carton pâte. Tous les extérieurs sont tournés en studio et donnent aujourd’hui une impression de charme désuet à l’ensemble. Nous sommes dans une esthétique volontairement minimaliste et purement cinémathique. Le réel est tenu à distance, et la couleur est systématiquement assombrie. La lumière est faible, pour ne pas dire blafarde, et les ombres prennent presque autant de places que les personnages réels.

Dans ce décor bâti sur mesure, Batman se découpe en contrejour. Il est comme une bête chassant sur son territoire, et la ville semble être le prolongement de sa psyché tourmentée. Seul le manoir semble être un point de repère avec son architecture classique, conformiste et rassurante dans son extrême « normalité ». Un trait qui pose problème comme on le voit dans le premier film avec la scène où Michael Keaton et Kim Bassinger dinent dans la salle à manger, grande pièce imposante avec une table trop grande pour deux ! Le gag du « passe-moi le sel » y fait d’ailleurs merveille, prêtant tout à la fois à sourire et à pleurer de cette solitude soudain révélée.

Le deuxième film poursuit dans la même veine fictive, allant même franchement dans un style gothique désormais assumé, notamment avec l’omniprésence de la neige, un élément naturel qui se prête bien à l’univers du conte. Dans ce monde où rien n’est réel, les décorations de Noël font ressembler la ville à un gigantesque parc Disney dans lequel le crime rode à toute heure. Et le spectateur a bien du mal à discerner la nuit du jour. Les repères se perdent pour plonger encore plus loin dans le bizarre et la fiction.

Après une première vision proche de l’esthétique BD, les frères Nolan prennent le parti du réalisme. Il faut dire que la forme suit la fonction dans ces six films : le héro va vers plus de réalisme et son humanité prend le pas sur la dimension tourmentée de son être. De même, le décor fourni doit être à la hauteur de cette nouvelle dimension. Désormais, Batman évolue au grand jour, dans un décor toujours urbain mais réel. Nolan tourne dans plusieurs grandes villes américaines dont New York, la ville d’inspiration de Gotham City (Gotham est en fait l’un des surnoms de la ville de New York, inventé par l’auteur américain Washington Irvin).

Maintenant, tout est vrai : le manoir Wayne, les rues, les bâtiments, le stade de football américain dans le troisième volet… Et le tournage en extérieur permet de retrouver de repères : on distingue le jour de la nuit, ce qui permet paradoxalement de renforcer la dichotomie entre Batman et Bruce Wayne : chacun des deux existe dans un espace-temps qui lui est propre. Le clivage s’accentue. La nuit est le temps des criminels. Le jour, ce sont les hommes d’affaires (autre catégorie de criminels) qui tiennent le haut du pavé.

A ce titre, l’arrivée dans le troisième film du personnage de Catwoman est intelligemment travaillée. Elle est d’emblée désignée comme une égale de Batman, car comme lui elle appartient aux deux espaces-temps : Sélina Kyle existe le jour, et Catwoman sort la nuit pour commettre ses méfaits… Un parallèle qui permet d’installer une rapide compréhension du personnage et de créer spontanément la sympathie du public.

Bane au contraire est tout de suite établi comme un personnage qui vient troubler l’ordre établi : sa première scène se déroule en plein jour et d’autres uivront au cours du film. Cet aspect nouveau crée le désordre, le chaos (ce qui est d’ailleurs la volonté du personnage de son propre aveu dans le film), et cela renforce l’inquiétude que l’on peut avoir envers lui. Ce n’est pas un méchant comme les autres car il ne respecte pas les règles : il va donc être un adversaire plus dangereux pour Batman.

Là où je remarque un énorme point commun entre les deux séries de films, c’est avec le manoir Wayne. Ce lieu prend une toute nouvelle dimension dans la deuxième série de films, comme un hommage à la vision de Burton. On le sait, le manoir est le lieu de la dualité : là où Bruce Wayne vit, là où Batman se cache. Les deux premiers films montraient une bâtisse vieille et richement meublée, la résidence d’une famille importante et ancienne. Pour autant, la batcave était peu montrée ; il n’y avait pas beaucoup de scènes, et ça ne semblait pas être un endroit particulièrement grand et imposant. Plutôt un cocon pour chauve-souris paranoïaque, avec des écrans de video-sureillance sur les murs.

Dans la deuxième série, on retrouve le manoir Wayne incarné par Mentmore Towers, le célèbre château anglais. Et ce lieu prend une autre dimension en devenant le symbole du personnage, presque au même rang que l’éternelle chauve-souris. J’en veux pour preuve le rôle central qu’il a dans le premier volet. Bruce Wayne affirme que si ça ne tenait qu’à lui, il le démolirait « brique par brique ». Et c’est en tombant dans un puit du jardin qu’il fait la rencontre des chauve-souris. On découvre également que les souterrains ont été creusé pendant la guerre par les ancêtres Wayne afin de permettre à des gens de s’enfuir. Bruce Wayne n’est donc pas le premier « héros » de la famille.

Dans le film, l’ennemi de Batman met le feu au manoir par vengeance et la résidence est entièrement ravagée par les flammes. La fin du film voit notre personnage principal se dresser dans ses ruines, toujours épaulé par Alfred, retrouvant des affaires de famille. Il prend conscience de son héritage, s’inscrit dans une tradition, et affirme son appartenance à cette tradition en decidant de tout reconstruire à l’identique. Un geste fort de symbolique qui permet de constuire les deux autres films sur de bonnes fondations.Mentmore Towers, Angleterre

Dans le second film, il est sous-entendu que le manoir est en travaux. Bruce Wayne a emménagé dans une penthouse de Gotham. Ce film se centre sur le duel Batman/Jocker et les frères Nolan ont donc décidé de tout mettre en oeuvre pour replacer le réalisme sur le devant de la scène. Le manoir est complètement laissé de côté (on ne le vois pas une seule fois) et la ville devient le seul terrain de jeu. D’ailleurs, le Jocker viole l’espace privé de Bruce Wayne en investissant le Penthouse avec ses hommes armés. Les limites se brouillent.

Dans le troisième film en revanche, on retrouve un semblant d’équilibre avec ce cocon de protection que semble être le manoir. Il est même devenu un tombeau puisque Bruce Wayne y vit reclus et que Batman n’a plus fait d’apparition depuis des années. L’électrochoc viendra de Catwoman qui pénètre la maison sous une fausse identité et commet un vol en s’en prenant au passage à Bruce Wayne. Exactement le prétexte dont Batman avait besoin pour refaire surface.

Ce que j’ai vraiment aimé à propos de ce film et du traitement du personnage de Catwoman, c’est son rôle comme élément déclencheur dans le retour de Batman. Avec au passage une relecture du baiser de la Belle au Bois dormant : c’est la méchante voleuse qui vient réveiller le héros ! Un excellente trouvaille qui permet d’enclencher toutes les pièces du puzzle. Catwoman est désigné comme une femme différente des autres car elle trouve tout de suite sa place sur le territoire de Batman.

La fin de la trilogie confirme ce rôle. A plusieurs reprises dans le film, Catwoman offre une échappatoire à Batman/Bruce Wayne en lui proposant de partir avec elle. Ce qui finit par arriver. Bruce Wayne, émancipé de Gotham City autant que du manoir a renoncé à sa dualité pour passer le flambeau et transmettre son héritage. Le film se clôt avec l’arrivée de Robin dans la grotte.

A suivre : Le sens de la destinée

Publicités
Cet article, publié dans Séries télé, est tagué . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Un commentaire pour Batman, Requiem vs Renaissance : 5e partie

  1. Ping : Batman, Requiem vs Renaissance : 4e partie | A livre ouvert

Vous en pensez quoi ?

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s