Batman, Requiem vs Renaissance : 4e partie

Bêtes de foire, gangsters et autres monstres

Je parlais de détresse émotionnelle, et c’est vrai que l’un des traits marquants de Batman, c’est sa mysanthropie, son incapacité à se lier aux autres. Il est exclu de la société ordinaire des hommes : en tant que Bruce Wayne, orphelin multimillionaire, il n’est par sur un pied d’égalité avec les autres ; et en tant que Batman, il est un animal au ban de la justice. Son seul lien tangible avec l’extérieur reste ses ennemis. D’où l’importance cruciale de leurs portraits et des duels qu’ils imposent et font subie au héros.

Le premier d’entre eux est bien sûr l’incontournable Jocker. Il a une place à part dans les comics, et les films l’ont largement adoubés. Tim Burton le choisit comme opposant dans son premier film, et il lui offre la scène sur un pied d’égalité avec Batman. Jack Nicholson, acteur expérimenté et mieux établi, dispose de toute la place qu’il veut (et de presque autant de temps de présence à l’écran) avec des scènes hors action, juste pour la beauté de l’art. Qu’on repense à son carnaval improvisé dans le musée d’art de Gotham City, et cela donne toute l’ampleur du personnage. Il dispose même de sa propre bande originale composée par Prince (excusez du peu !).

L’acteur offre une dimension à la fois grotesque et effrayante à son sujet. Connu pour des rôles souvent borderline, Nicholson sait faire peur, et cette caractéristique accentue la fascination du réalisateur pour ce personnage. Le public ne peut pas être du côté de ce bouffon criminel, et pourtant le plaisir du cinéma se déploie dans la grandiloquence de ses scènes. Mais ce personnage délirant est aussi ancré dans une certaine rationalité : c’est lui qui a « fait » Batman. En tuant le couple Wayne, il inculque le sentiment de peur à un petit garçon qui deviendra sa Némesis. Batman naît ainsi, en réaction à un criminel plus encore qu’à son crime.

Là où Burton est brillant et fait preuve d’inventivité, c’est que le lien qui unit les deux créatures est plus ambigü qu’il n’y parait. Dans un second temps, c’est aussi Batman qui fait du Jocker ce qu’il est : en ne le retenant pas et en le laissant tomber dans une cuve d’acid, il le condamne à la transformation et à la dégénérescence. Cette relation relève de l’intime et elle est d’autant plus troublante qu’elle marque un rapport de dépendance plus que de confot : Batman peut-il survivre sans le Jocker ?

La réponse est donnée avec le second film de Tim Burton : Batman returns. Oui, mais d’où revient-il ? On a l’impression qu’il renait après ce duel contre le Jocker, et qu’il revient d’entre les morts. D’ailleurs tout ce second film est marqué par le thème de la résurrection, spécialement du côté des méchants. Et quels méchants : le pinguoin est un enfant abandonné qui refait surface pour semer la panique dans la ville, Catwoman revient à la vie après être passée par la fenêtre, quant à Max Shrek, il relève du vampire à plus d’un titre (son costume et son nom même).

Les méchants choisis par Tim Burton pour son deuxième opus sont très révélateurs de la relation qui unit Batman à ses adversaires : il ne sort de sa grotte que pour combattre des êtres tout aussi déviants que lui. Ces ennemis sont plus des créatures que des criminels : le pinguoin est plus qu’un chef de gang, il est le chef d’une meute dont l’animalité se dévoile un peu plus à chaque scène jusqu’au final fantastique (et pas du tout crédible) des pingouins kamikazes. Catwoman, la féministe au bord de l’hystérie, est un électron libre dont on ne sait pas vraiment de quel côté elle est tant sa réaction vis-à-vis des femmes victimes de crimes est étrange et imprévisible. Pas vraiment une criminelle, et pourtant elle est incontestablement dangereuse. Sa félinité prend le pas sur sa féminité, rendant le personnage dur à déchiffrer. Shrek enfin ressemble à un mafieux ou à politicien corrompu. Il pourrait se retrouver du côté de Bruce Wayne car il est un riche homme d’affaires comme lui. Mais son aliance avec les « bêtes » (le pingouin auquel il prête main forte et Sélina Kyle qu’il transforme en Catwoman) font de lui un être entre deux réalités. A la fin, il découvre d’ailleurs la vraie identité de Batman, juste avant d’être tué par Catwoman. Une ambivalence de plus.

Mais ce qui est sûr, c’est que le réalisme importait peu pour ces deux premiers films : les gangsters et autres criminels du quotidien n’ont pas droit de cité. Il faut un grain de folie en plus pour avoir du temps d’écran. Il faut du spectacle, de l’étrange et de la couleur. Une scène du premier film résume bien cette philosophie : celle dans laquelle Jack Nicholson tue Jack Palance. Ce dernier ressemble à un vrai gangster, agit comme tel et ne tend vers aucune forme de burlesque. Un criminel si normal ne peut pas rester dans l’histoire. Il est donc éliminé au cours d’une fusillade d’anthologie sur fond de musique de cirque ! Une scène troublante pendant laquelle le Jocker présente des ressemblances troublantes avec un autre personnage burtonien : Bettlejuice qui était incarné par… Michael Keaton. Curieux hasard ou belle intuition artistique ?

Chez les frères Nolan en revanche, on donne sa chance au criminel. Pas besoin de se prendre pour un comique troupier pour obtenir l’attention du justicier. Le réalisme l’emporte toujours, même si on ne s’interdit pas de loucher du côté des racines « surréalistes ». Le premier film s’attaque à la ligue des ombres en en donnant une description proche de celle d’une mafia. L’organisation étend sa marque noire sur la ville de Gotham via ses petits mafrats, ses responsables locaux et son réseau de flics corrompus. Autant d’éléments que l’on pourrait retrouver dans d’autres films policiers. L’épouvantail est un psychiatre un peu limite, mais bon… Il y a encore de la marge. Batman lutte dans un environnement rationnel, contre des criminels organisés.

Dès la fin du film, ça se complique un peu. Un criminel commence à faire parler de lui : goût de la mise en scène et une carte de Jocker pour signer ses crimes. C’est l’escalade. Ici aussi, on retrouve un lien de cause à effets. Il n’est pas faux de dire que Batman a permis au Jocker d’exister, mais on ne peut pas avancer que c’est lui qui l’a directement fait. Et le Jocker n’aura pas d’incidence sur la psychologie ni de Bruce Wayne ni de Batman. Il n’agit que comme un révélateur de choses déjà présentes. D’ailleurs, son maquillage est moins fini, moins parfait, délibérément bâclé, comme si on s’était arrêté à mi-chemin du personnage originel.

Même chose pour Harvey Dent dont la moralité à toute épreuve et le courage mettent en lumière les propres failles de Bruce Wayne, qui ne peut trouver ce courage que derrière le masque qu’il porte. Une fois transformé en Double-Face, il souligne aussi la psyché trouble de Batman : deux faces pour une seule personne. Mais tout ça était déjà palpable avant. Ce ne sont que des étapes pendant lesquelles Bruce Wayne prend conscience de ce qu’il devient, ce qui le mènera à la fin du film et au début du troisième à une retraite complète du monde.

Le brio des frères Nolan, c’est d’offrir encore ce réalisme dans le troisième épisode. Bane présente une musculature importante (c’est le moins que l’on puisse dire !) et son masque pourrait en faire une créature. Pourtant, il reste attaché à son contexte réaliste. On lui découvre une histoire : il est et demeure avant tout un homme. Sa force le caractérise, mais moins que sa volonté d’écraser Batman et de détruire Gotham. Il menace de faire exploser une bombe : nous sommes bien là dans une dimension rationnelle. Ce n’est pas un super criminel, mais l’incarnation du mal. La différence réside dans l’humanité profonde qui lui reste attachée. Le duel se passera donc sur le plan humain : la volonté et la droiture prennent le pas sur le bizarre et l’inexplicable.

Depuis le début, ils auront tenu leur ligne narrative sans en dévier, ne cédant jamais à la tentation du grand spectacle, de trop en faire. Ils choisissent de rester sobre pour imposer une dimension plus humaine aux combats de Batman. Les bêtes sont à l’intérieur, mais elles ne se donnent pas en spectacle. On ne fait pas étalage de la souffrance ; on la devine seulement. Une leçon que leur Jocker nous enseignait déjà en brouillant les pistes sur ses cicatrices : mais nous importe-t-il vraiment d’avoir toutes les réponses ?

A suivre : Scènes de crime

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