Interview de Simone Taillefer : l’éditrice qui défend la littérature grecque moderne

Monter sa propre maison d’édition n’a rien de facile, même en France où on reste assez friand de belles lettres. Mais se lancer en plus le défi de faire connaître une littérature étrangère largement méconnue dans l’Hexagone, c’est encore une toute autre aventure. Pourtant ça n’a pas effrayé Simone. Enseignantes à la retraite, elle s’est lancée dans des études pour mieux connaître le grec et sa littérature. Le résultat est impressionnant : elle a monté une maison d’édition associative, Monemvassia, dont le catalogue s’étoffe au fur et à mesure des coups de cœur de l’éditrice. En vraie passionnée, Simone s’investit sans relâche pour faire connaître sa maison d’édition, et à travers elle pour faire découvrir aux lecteurs français les trésors français de la littérature grecque contemporaine. Et il faut dire qu’il y a vraiment de très belles découvertes à faire. En ce qui me concerne, j’ai découvert la littérature grecque complètement par hasard à l’université, mais ça a été une révélation. L’initiative des éditions Monemvassia méritait bien une petite présentation, et quoi de mieux que de céder la parole à la passionnée qui est à l’origine du projet ?

Comment en êtes-vous venue à vous passionner pour la littérature grecque moderne ?

J’ai enseigné les Lettres Classiques (français, latin, grec ancien) pendant 37 ans en collège
près de Montpellier. J’ai donc d’abord été spécialiste de grec ancien, sans doute parce que très jeune je m’étais passionnée pour la mythologie grecque, et les héros d’Homère m’étaient aussi familiers que pour certains Mickey ou les Picsous. Lorsque j’emmenais mes élèves en Grèce, j’étais chaque fois obligée de les décevoir en leur avouant que je ne pourrais leur servir d’interprète ni leur traduire les journaux, à part quelques mots isolés. C’était à mes yeux à la fois absurde et vexant : je m’étais donc promis de me mettre un jour à étudier le grec moderne.

Et vous vous êtes lancée dans ce projet…

Ce fut chose faite deux ans avant la retraite. La réalisation de ce projet m’a fait découvrir tout un monde ignoré et m’a entraînée dans une aventure qui ne cessera, espérons-le, qu’à ma mort. J’ai commencé cette étude en leçons particulières avec une Grecque installée dans ma région. Peu à peu elle est devenue une amie, et les siens, qui vivent là-bas, constituent à présent ma «famille grecque» que j’ai plaisir à revoir à chacun de mes voyages. Ensuite, à l’université Paul Valéry de Montpellier, j’ai obtenu en quatre ans deux Masters de grec moderne («Etudes culturelles» et «Traduction professionnelle») en gravissant parallèlement tous les échelons du «Certificat de connaissance de la langue grecque», équivalent du TOEFL anglais ou du DALF français. Je continue à lire et à regarder la télévision en grec tous les jours. De plus, ces études m’ont fait découvrir la littérature, l’histoire et la civilisation de la Grèce contemporaine : comme l’immense majorité des Français, je les ignorais presque totalement.!

Comment est née chez vous l’envie de monter votre propre maison d’édition ?

J’ai eu envie de publier un recueil de nouvelles de l’auteure sur laquelle j’avais fait mon premier Master, Galatée Kazantzaki. Je me suis adressée à plusieurs éditeurs qui tous m’ont répondu que cette littérature, étant très méconnue en France, ne se vendait pas et qu’ils ne voulaient pas prendre de risques. (Il s’en publie seulement 12 à 15 titres par an).!
J’ai donc commencé à publier deux titres en auto-édition, partant du principe qu’au pire je
perdrai tout ou partie de l’argent versé à l’imprimeur si je n’en vendais pas ou peu. Je précise que je fais tout toute seule : traduction, mise en page, couverture, avance des fonds puis surtout, le nerf de la guerre, diffusion. Le premier a très bien marché (Femmes de Grèce de Galatée Kazantzaki), le second moins bien.

Concrètement, comment s’est passée la création de votre maison d’édition ?

Poussée par Michel Volkovitch, le plus important traducteur de grec actuel, qui m’honore de son soutien, et qui avait rencontré les mêmes obstacles depuis trente ans qu’il s’y consacre, j’ai fini par créer, comme lui avec ses éditions du Miel des Anges, une petite maison d’édition sous la forme d’une association Loi 1901 (c’est beaucoup plus simple), les éditions Monemvassia. Trois amis ont constitué le bureau et m’ont aidée pour les démarches administratives. L’avantage est d’avoir plus de visibilité et de pouvoir recevoir éventuellement des subventions (j’en ai pour l’instant reçue une de la fondation Ouranis, une fondation grecque privée). En revanche j’ai plus de frais à présent, que je règle de ma poche en espérant rentrer dans mes fonds par la vente, car, outre l’imprimeur, je dois verser des droits d’auteur et des royalties, ainsi que les envois pour la publicité, bien que je sache que dans les grands journaux mes livres ont bien peu de chance d’être chroniqués.

Justement, comment faites-vous pour vous faire connaître, notamment auprès des libraires ?

J’ai plus de chance avec les blogs (Babélio, Nouvelle Donne, le Présent défini) qui sont plus accessibles. N’ayant pas les moyens de payer un diffuseur, je ne peux pas envoyer des listes à tous les libraires qui, de toutes façons en sont tellement inondés qu’ils choisissent toujours ce qui marche, à quelque rares exceptions près. J’ai des dépôts dans deux librairies de Montpellier mais j’ai renoncé à proposer des dépôts ailleurs : outre que beaucoup les refusent, il est ensuite difficile de se faire payer. J’ai eu le cas de plusieurs libraires qui, après avoir vendu plusieurs de mes livres ne m’en redemandaient pourtant pas. (Mais mes livres sont inscrits à la BNF et sur le site Electre et peuvent donc être commandés par n’importe quel libraire). J’ai donc privilégié la diffusion directe, soit par correspondance après mailing, soit en allant présenter mes livres lors de conférences, dans des clubs de lecture ou des salons. Il ne faut bien sûr pas compter son temps mais je suis passionnée par cette mission que je me suis fixée.

Comment expliquer que la littérature néo-hellénique soit si méconnue en France ?

À mon avis il y a deux raisons à cela. La Grèce est enfermée dans un double cliché : pour
l’immense majorité des gens cultivés, la culture grecque c’est celle de l’Antiquité. Pour la
littérature, comparez dans les librairies ou les bibliothèques les rayons « Grèce antique » et « Grèce moderne ». Demandez aussi autour de vous qui est capable de donner, à trente ans près, la date de l’indépendance de la Grèce (certains ne savent même pas qu’avant cette date elle avait subi 450 ans de colonisation turque ), ou de citer un seul auteur grec du XXe siècle. L’autre cliché c’est celui du tourisme avec le trio « sirtaki-souvlaki-bouzouki» arrosé d’ouzo ! On n’imagine pas que les Grecs d’aujourd’hui puissent avoir une littérature sérieuse, riche et profonde, et tout aussi tragique que celle de l’Antiquité. Mais elle est concentrée en seulement un siècle et demi. Avant le milieu du XIXe siècle, les Grecs, sous la botte des Turcs n’avaient pas l’opportunité de se consacrer à l’art. Le problème aussi c’est que peu de libraires peuvent conseiller leurs lecteurs sur une littérature que parfois ils ne connaissent quasiment pas. C’est donc un parfait cercle vicieux !

Comment choisissez-vous les livres que vous publiez ?

Je précise que je ne publie que des livres que j’ai aimés et que j’ai découverts soit par hasard (mon deuxième je l’ai découvert dans le grenier d’amis grecs !), soit parce qu’on me les a proposés. Je n’oublierai jamais ma découverte de Kiki Dimoula, une icône de la poésie actuelle dont j’ai publié le seul recueil de prose, Hors programme. J’ai assisté par hasard à une lecture de ses poèmes par elle-même (filmée) à Thessalonique, accompagnée par l’orchestre de la ville jouant une musique composée pour l’occasion. J’ai trouvé la musique superflue mais la voix et le regard de Dimoula crevaient l’écran et m’ont subjuguée : le lendemain j’ai filé dans la plus grande librairie pour rafler tous ses textes !!

Quand j’ai publié un livre (ce qui me demande environ six mois entre la traduction et le reste) je prospecte un peu au hasard, en me fiant aux prix littéraires grecs ou aux conseils de libraires, et j’attends d’avoir un coup de coeur. En ce moment je viens d’en avoir un pour un auteur très connu chez lui, M. Karagatsis, un Maupassant grec. C’est encore une fois un recueil de nouvelles, genre que j’adore et que les Grecs pratiquent beaucoup, mais que les éditeurs français boudent complètement. Il paraît que les Français n’aiment pas les nouvelles ; pourtant quand je demande autour de moi, je trouve très peu de lecteurs qui n’aiment que les romans. Quant à la poésie, je ne me sens pas à la hauteur et je n’ai publié qu’un titre, traduit par une jeune traductrice. Mais Michel Volkovitch excelle dans la traduction de ce genre-là et offre avec ses éditions « Le Miel des Anges », un choix rare de poètes grecs contemporains.

Merci beaucoup à Simone pour avoir pris le temps de répondre à mes questions. Si vous avez envie d’en savoir plus sur sa maison d’édition, je vous conseille d’aller voir le site officiel des éditions Monemvassia : tous les livres parus sont présentés et vous pourrez faire de belles découvertes.

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3 commentaires pour Interview de Simone Taillefer : l’éditrice qui défend la littérature grecque moderne

  1. xavierlechard dit :

    Merci pour cet article très intéressant. De la littérature grecque je ne connais guère que Kazantzakis, Elytis (surtout de réputation) et Cavafy – et j’imagine qu’il en est de même pour la plupart de nos compatriotes. Mme Taillefer fait donc oeuvre de service public, et je suivrai avec intérêt ses publications. J’en profite pour vous féliciter pour votre blog toujours digne d’intérêt et dont je ne manque aucun article même si je n’ai jamais commenté jusqu’ici. Keep on the good work!

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