La bibliothèque engloutie de Berlin

Berlin-Bebelplatz

« Là où on brûle les livres, on finit par brûler les hommes. » Ce vers magnifique et tragique du poète allemand Heinrich Heine pourrait n’être qu’une belle phrase de plus. Mais bien au contraire, ce vers extrait d’un poème résonne cruellement avec l’histoire. Et c’est précisément pour cette raison que les autorités allemandes ont décidé de le graver sur la Bebelplatz, à Berlin, à l’endroit de la bibliothèque engloutie. Cette bibliothèque n’a jamais vraiment existé ; elle est à peine visible ; elle ne contient aucun livre. Pourtant, ce lieu chargé d’histoire raconte une histoire : celle de la lutte pour la liberté de penser. C’est précisément cette histoire que je voudrais partager avec vous aujourd’hui.

L’autodafé est presque aussi vieux que l’invention de l’écriture. Au Moyen-Age, les tribunaux de l’Inquisition avaient pris l’habitude de brûler les livres qui ne leur convenaient pas. D’autres autorités civiles ou religieuses ont ainsi pris le pli de réduire en cendre les pensées dissidentes. Car l’autodafé est non seulement un geste symbolique, mais il est aussi un moment de grande violence faite contre l’humanité. Très simplement, l’autodafé, c’est une réunion de personnes qui brûlent des livres. Et si ce mot ne vous est pas inconnu, c’est certainement parce que vous l’avez entendu au collège puis au lycée pendant les cours d’histoire. En effet, les derniers autodafés connus en Europe ne datent pas d’il y a si longtemps : la dernière Guerre Mondiale.

Nous sommes à Berlin, le 10 mai 1933. En plein cœur de la capitale allemande, sur la Bebelplatz, à quelques centaines de mètres de l’île aux musées. C’est la nuit et une foule compacte s’est rassemblée, éclairée par des torches. La foule attend Goebbels, le ministre de la propagande du gouvernement de Hitler. Les nazis sont déjà au pouvoir, en train de mettre en marche une machine de destruction dont peu de personnes soupçonnent déjà la puissance mortelle. Et en cette nuit du mois de mai, c’est bien d’une démonstration de puissance dont il est question.

Goebbels a décidé de donner la chasse à tout ce qui n’est pas digne de la culture aryenne, et il compte commencer par les livres. Les cibles sont claires : les auteurs juifs, les pacifistes, les libéraux, les intellectuels de gauche, les marxistes… Il fait venir sur la Bebelplatz tous les ouvrages dissidents sur lesquels ses troupes ont réussi à mettre la main. Au total, ce sont pas moins de 20 000 livres qui passent de mains en mains et sont ainsi jetés dans le brasier au milieu de la place. Parmi les victimes de papier, plusieurs noms : Walter Benjamin, Stefan Zweig, Karl Marx, Bertold Brecht, Sigmund Freud, Erich Maria Remarque, Heinrich Mann… Goebbels prononça un discours devant la foule déchaînée, annonçant la naissance d’un monde nouveau. Un monde dans lequel les livres hostiles au régime n’avaient plus le droit d’exister.

Pendant la Seconde Guerre mondiale, l’obsession des nazis ne cessera jamais. D’autres livres seront brûlés. Quand les nazis arrivent à paris, ils trouvent la chambre d’hôtel dans laquelle Siegfried Kracauer a séjourné. L’auteur a laissé des manuscrits derrière lui car il n’a pas eu le temps de les prendre avec lui en s’échappant. Ils sont aussitôt saisis et brûlés dans la rue. De même, plusieurs œuvres d’art dites « dégénérées » seront brûlées car jugées non conformes aux standards nazis.

Bebelplatz

Depuis la fin de la guerre, un grand travail de mémoire a été entrepris un peu partout en Europe. Et la marque la plus forte est certainement la création de la bibliothèque engloutie à Berlin, sur la Bebelplatz, à l’endroit même où le bûcher nazi s’était tenu. L’artiste Micha Ullman a eu l’idée très simple de cette bibliothèque située en-dessous du niveau du sol. Une dalle de verre au sol permet de voir une pièce blanche en-dessous des pieds des touristes. Cette pièce est remplie d’étagères blanches vides. Cette bibliothèque fantôme est un hommage aux livres qui ont été brûlés le 10 mai 1933. Elle est accompagnée de la citation de Heinrich Heine dont j’ai parlé plus haut. Les allemands l’appellent « Versunkene Bibliothek » : la bibliothèque engloutie.

Si vous souhaitez voir la bibliothèque engloutie, il vous faudra vous rendre à Berlin. On ne peut pas y descendre pour visiter la pièce, seulement la voir d’en haut. Mais sachez que la nuit, la dalle est éclairée et c’est là que le lieu prend toute sa dimension symbolique. Mais plus qu’un symbole, cette bibliothèque unique au monde est aussi le témoignage de la nécessité de se battre pour les livres.

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8 commentaires pour La bibliothèque engloutie de Berlin

  1. juneandcie dit :

    Rien à ajouter. C’est parfait.

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  2. fjva dit :

    Je suis pourtant allée à Berlin mais je n’avais pas entendu parler de ce lieu! C’est tellement symbolique…

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  3. Haha je suis allée à Berlin, j’ai voulu voir cet endroit, j’ai fait 5 fois le tour de l’endroit, j’ai fini par voir ça et je n’ai pas compris car mon guide touristique restait très vague sur le sujet et expliquait très mal ce que c’était, grâce à toi j’ai compris! Merci =D

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  4. Un article super intéressant, merci 😀

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  5. C’est vraiment une idée magnifique, j’imagine sans peine la puissance de ce lieu !

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