Interview de la romancière Vea Kaiser

Kaiser Vea © Ingo PetrarmerC’est à deux pas du jardin du Luxembourg, à Paris, que Vea Kaiser et moi avons rendez-vous. Il fait un temps splendide, un grand soleil propice à la bonne humeur… et la bonne humeur, justement, le premier roman de Vea Kaiser n’en manque pas ! Avec Blasmusikpop qui vient de paraître en français aux Presses de la cité, les lecteurs français vont pouvoir plonger dans l’univers réaliste (et tout de même assez délirant) d’un petit village montagnard autrichien niché au cœur des Alpes. Quel rapport entre ce village, un ver solitaire, Hérodote et un match de football ? Pour le savoir, il faudra lire ce livre hyper original, véritable OVNI de cette rentrée littéraire 2015. Un roman qui fait rire, qui émeut, et qui ne laissera aucun lecteur indifférent.

Ma première question est sûrement un peu banale, mais comment avez-vous eu l’idée de cette histoire ?

Eh bien, c’est une histoire un peu longue ! Vous savez, j’ai grandi dans un village un peu similaire à Saint-Peter, même si ça ne se situe pas dans les montagnes. Un village où tout le monde se connait. Et quand j’avais autour de quinze ans, je détestais cet endroit, je ne supportais pas de vivre là-bas, personne ne s’intéressait à la lecture ou à la culture. Il n’y avait qu’une chose intéressante, c’était une petite troupe de théâtre dans le village. Et ils m’ont demandé de les aider. J’étais très enthousiaste, du genre : « Oui, c’est une super idée ! Montons une pièce de Becket ! » Ils m’ont demandé si j’étais folle, et ensuite ils m’ont expliqué qu’ils comptaient monter une comédie à propos d’un fermier qui rencontre une fée. J’étais très frustrée, et je me suis dit qu’un jour j’aurais ma revanche, et que j’écrirais un livre à propos du village.

A dix-sept ans, je suis sortie avec un joueur de football et c’est là que je me suis mise à passer beaucoup de temps dans les stades, à regarder des matchs de football avec lui. Ensuite, quand j’ai eu dix-neuf ans, j’ai déménagé en Allemagne et c’est là-bas que j’ai ressenti pour la première fois le mal du pays. Je ne me plaisais pas là-bas, je ne me sentais pas chez moi. Je n’aimais pas les rues, les gens, je détestais la nourriture et le climat… J’ai repensé à mon village, au fait que je le trouvais si beau, que les gens étaient si gentils. Parfois, il faut s’éloigner pour réaliser à quel point on aime les gens et les lieux. En tout cas, c’est ce qui m’est arrivé. C’est à l’âge de vingt ans que j’ai eu l’envie d’écrire un roman. J’avais vingt ans, et je n’avais jamais rien fini dans ma vie : j’avais joué au volley ball, au basket, j’avais fait de la voile, j’avais pris des cours de guitare et de piano, et même de l’orgue… Tellement de choses, et je n’étais jamais allée au bout de rien. Là, je me suis dit « ok, écrire, c’est ce que je préfère. Donc je vais écrire un roman et j’irais jusqu’au bout. » Ensuite, je me suis rappelée cet idée que j’avais eu à seize ans d’écrire sur mon village. Ce n’était plus exactement le même projet, mais c’est cette idée du village que j’ai gardée.

Vous êtes née dans un village comme celui du livre, vous avez fait des études classiques… J’ai l’impression que vous avez beaucoup de choses en commun avec Johannes, le personnage principal. Est-ce un personnage autobiographique ?

Hum, non, pas vraiment. Nous sommes aussi très différents. Par exemple, il est très bon pour se concentrer, ce qui n’est pas mon cas ! Bien sûr, il y a beaucoup de choses qu’il a qui viennent de moi, mais nous ne réagissons pas de la même manière. Il aime être seul avec ses livres, moi je déteste ça. En fait, je n’aime pas beaucoup écrire car je suis seule tout le temps. Quand je lis un livre, je vais dans un café pour ne pas rester seule chez moi avec mon livre. Et d’ailleurs, je déteste tellement être seule chez moi que j’ai acheté un chien. Comme ça, je pensais ne plus être seule, avoir quelqu’un à qui parler. Sauf qu’avec ma chance, j’ai acheté une chienne adorable, et je me suis rendue compte après coup qu’elle ne m’entendait pas quand je l’appelais : elle est sourde, elle ne peut pas m’entendre ! Du coup, c’est comme si j’étais seule. Elle n’aboie même pas !

Donc vous n’étiez pas comme Johannes ? Vous n’avez pas fait partie d’un club Digamma à l’école ?

Non, pas du tout. J’étais une bonne élève, mais j’étais aussi une vraie révoltée. J’avais des problèmes avec les professeurs, avec la direction de l’école… Je croyais qu’il fallait se révolter contre le système. J’étais une gamine difficile. Donc, non, c’est encore une partie du livre qui n’est pas personnelle. Mais en même temps, ça correspond assez à ce que j’espérais trouver chez les autres étudiants : des gens qui étaient passionnés par les mêmes choses que moi, comme le grec ancien par exemple. Mes amis aimaient sortir, faire la fête. Moi aussi je suis sortie et j’ai fait la fête. Mais dans mon cœur, je rêvais d’avoir des amis qui aimeraient s’assoir autour d’un café et discuter d’Hérodote !

Ce que j’ai beaucoup apprécié dans votre roman, c’est que vous avez constitué un vrai petit univers : le village, avec sa carte, ses habitants, leur histoire… Comment avez-vous travaillé pour construire ce décor et tous ses personnages ? Quelle a été votre méthode d’écriture ?

A l’époque, j’avais un tout petit appartement avec pas beaucoup de meuble, et il y avait un mur entier qui était blanc, sur lequel il n’y avait rien. Du coup, j’ai commencé à mettre plein de post-it sur ce mur : les noms des personnages, à quoi ils ressemblent, ce qu’ils font… Et d’ailleurs, certaines de mes notes sur les personnages se trouvent à la fin du livre. J’ai aussi dessiné une carte du village…

Est-ce que c’est la carte du village où vous avez grandi ou est-ce une pure invention ?

Non, non c’est complètement inventé. Au début, je voyais clairement que le village devait être tout en haut d’une montagne pour bien montrer qu’ils sont isolés et aussi qu’ils vivent un peu cachés. Mais là je me suis dit que ce n’était pas très pratique pour la vie de tous les jours. Donc, j’ai plutôt situé le village au cœur des Alpes. J’avais toutes mes notes sur le mur pour vérifier que l’ensemble était cohérent. Pour mon deuxième livre, je l’ai écrit entre plusieurs endroits et je n’ai pas pu mettre toutes mes notes sur un mur pour bien les visualiser. Ça a été un vrai bazar : les noms des personnages changeaient, je ne savais plus qui était qui… ça a été très compliqué. Donc c’est important d’avoir une méthode personnelle qui fonctionne pour visualiser ce qu’on invente. Parce qu’évidemment, on ne peut pas faire de recherches sur Google pour voir un village imaginaire !

Votre histoire réserve pas mal de surprises au lecteur, et notamment sur qui est le personnage principal. Dans les cinquante premières pages, je croyais que le personnage principal était le grand-père, alors qu’en fait je me suis rendue compte ensuite que c’était le petit-fils. C’était volontaire d’entretenir cette ambiguïté pour surprendre vos lecteurs ?

En fait, je n’y ai pas vraiment pensé. J’ai écrit les chroniques de Johannes et ensuite j’ai écrit l’histoire, mais je ne les ai pas écrits ensemble. Et en relisant, je me suis rendue compte qu’il risquait d’y avoir un problème de compréhension pour les lecteurs. Au départ, j’avais pensé mettre une préface à l’histoire pour m’excuser auprès des lecteurs car le héros n’allait apparaître qu’à la page 120 du livre. Mais finalement mon éditeur m’en a dissuadé. Il m’a dit : « Tu sais, le lecteur est plus intelligent que ce que les auteurs pensent. Laisse-lez découvrir la surprise. »

Dans votre histoire, la famille est très importante, notamment les liens étroits entre le grand-père et son petit-fils…

Oui, vous savez je pense que c’est important pour moi car j’ai une très grande famille. Je suis très proches de mes grands-parents, mes cousins… La famille, c’est la chose la plus importante au monde. C’est aussi la seule chose dont on ne peut pas se débarrasser, auquel on ne peut pas échapper.

L’un des éléments les plus drôles dans l’histoire, c’est la langue parlée par les villageois, une sorte de patois que vous créez de toute pièce. Comment en êtes-vous venue à ce style d’écriture ? Était-ce pour faire vrai ou pour faire plus « comique » ?

J’avais envie que ce soit quelque chose de réaliste. Il fallait que les gens aient l’air « vrai ». Mais pour les dialogues, c’était un peu compliqué. Je ne voulais pas utiliser un patois précis pour que les gens ne situent pas le village dans une partie spécifique de l’Autriche. Je voulais que ça reste vraiment un endroit « imaginaire ». Donc, il me fallait inventer un faux patois. J’ai demandé de l’aide à mon professeur d’allemand, et c’est lui qui a eu l’idée de ce patois inventé. Il m’a beaucoup aidé et on a testé les dialogues tous les deux, en les jouant comme des petites scènes de théâtre. Et la traductrice française du roman a fait un merveilleux travail car elle a eu l’idée d’utiliser un genre de patois savoyard comme équivalent.

Et justement, Johannes ne parle pas la même langue que les autres villageois, ce qui fait de lui un outsider…

Oui, mais c’est le cas dans la vie de tous les jours. Dans toutes les sociétés du monde, si vous ne parlez pas la même langue que le reste de la communauté, alors vous êtes l’étranger. Ça met une barrière entre vous et les autres. La langue peut permettre de rassembler les gens, ou au contraire d’exclure certaines personnes. C’est une frontière aussi importante et lourde que les autres.

Et en même temps, on sent dans votre livre une vision très optimiste de la société, justement parce que Johannes utilise ses connaissances pour traduire le monde aux villageois. Notamment, quand l’équipe de football arrive à la fin, c’est lui qui sert en quelque sorte de traducteur.

Oui, bien sûr. On a toujours besoin de personnes qui servent de ponts entre deux cultures, deux sociétés. Johannes peut montrer aux villageois que le monde extérieur n’est pas une mauvaise chose, que s’ouvrir à ce monde peut apporter de bonnes choses.

D’ailleurs, le thème principal de votre roman, c’est finalement l’importance d’avoir l’esprit ouvert.

Absolument, absolument. Pour moi, c’est le message principal à faire passer, même si ça m’ennuie un peu de parler de « message » dans la mesure où chaque lecteur doit avoir la liberté d’interpréter l’histoire comme il veut. Mais pour moi, en tant que lectrice de mon propre livre, le message c’est de ne pas juger les autres, de rester ouvert d’esprit. Tout le monde peut avoir quelque chose à nous apprendre.

Et justement, ce qui est étonnant dans votre roman, c’est que vous abordez des sujets très sérieux, mais toujours avec un ton très léger, en faisant rire le lecteur. C’était votre but, d’écrire un roman drôle ?

Ce n’était pas mon objectif, mais ça me fait très plaisir que vous disiez ça ! Je pense qu’il y a beaucoup les livres drôles ont beaucoup de bienfaits. C’est facile d’écrire des histoires dramatiques, déprimantes, de produire une littérature négative qui se focalise sur les choses négatives. Mais il me semble que c’est trop facile. Tout n’est pas noir ou blanc, il y a aussi de bonnes choses qui arrivent dans le monde. Il faut aussi rendre compte du bonheur.

Comment vous vous sentez en publiant un livre si optimiste dans un contexte politique et social si pessimiste ? Est-ce que vous vous sentez une responsabilité, en tant qu’auteur, de faire passer un message ?

Je pense que notre responsabilité, en tant qu’auteurs, est d’écrire sur tous les sujets. Il y a des auteurs qui envisagent toujours le pire, mais on a aussi besoin de gens optimistes. Pour moi, le but de la littérature, c’est de s’intéresser à tous les sujets.

Un très grand merci à Vea Kaiser pour avoir si gentiment répondu à toutes mes questions, et aux Presses de la Cité pour avoir organisé cette belle rencontre. Et pour ceux qui n’ont pas encore lu Blasmusikpop, je vous invite vraiment à découvrir cet excellent  roman.

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