Le jeunisme touche aussi les livres

Rose et livre

On parle souvent dans les magazines féminins du culte de la jeunesse, de la beauté sans rides, et des petites minettes à la taille de guêpe qui affolent les appareils photos des paparazzis tout en faisant rêver les adolescentes qui voient en elles des modèles. Pour les livres, c’est un peu comme les mannequins : la course à la nouveauté, au petit nouveau qui va créer le buzz sur le net et dont tous les médias parleront. On remise les valeurs sûres dans les étagères supérieures de la bibliothèque, voire au grenier. On ne lit pas beaucoup de classiques car il y a TELLEMENT de nouveautés qui sortent qu’on n’a plus le temps pour les « vieux » livres. Et je ne fais pas exception à la règle ! J’en suis donc venue à me demander : en matière de lecture, sommes-nous obsédés à tel point par les nouveautés que nous avons perdu toute capacité à apprécier un bon classique ?

Les Classiques, c’était bon pour l’école

Ayant fait des études littéraires au lycée puis à la fac, je me souviens très bien des piles de livres que j’ai dû lire, parfois dans la douleur la plus intense, pour mes cours et mes TD. J’arpentais la bibliothèque universitaire et tombais sur des ouvrages poussiéreux (je force à peine le trait), tout ça pour exhumer l’oeuvre oubliée d’un auteur improbable qui ne doit sa survie dans la mémoire collective qu’aux professeurs sadiques qui les mettent au programme.

A cette époque, j’en ai lu des grands classiques, en français comme en anglais : Les Amours jaunes, Moby Dick, Dom Juan (trois versions différentes !), L’Education sentimentale... Sujets de dissertation après commentaires de texte, je plongeais dans les pages de ces livres avec plus ou moins de motivation. Il m’est surtout resté de ces années le dégoût des lectures imposées, un sentiment que j’ai peut-être un peu vite relié aux livres classiques. Pourtant, les vieux auteurs ne me déplaisent pas tous, et certains sont même mes auteurs préférés, loin devant mes contemporains.

C’est avec l’interview de Natacha (la fondatrice du blog Marmelade de livres) que le déclic s’est fait en moi. Natacha parle avec passion de Fitzgerald, qui est son auteur préféré, et dont les oeuvres sont pour elles toujours autant d’actualité. Une réflexion de lectrice heureuse qui m’a poussé à m’interroger sur la place que j’accorde moi-même aux grands classiques dans mes lectures quotidiennes. Natacha expliquait avec une grande justesse qu’il existe énormément d’excellents livres qui ont été écrits par le passé, et que cela vaut la peine de se pencher sur ces livres car on peut encore les lire aujourd’hui et éprouver du plaisir. Une évidence, mais ce n’est qu’en rebondissant sur cette idée que j’ai vraiment pris conscience du peu de place que j’accorde à ces bons vieux livres dans ma vie de lectrice.

Le marketing et le culte de la nouveauté

Aujourd’hui, il me semble que les lecteurs sont plus ou moins des consommateurs comme les autres. Nous privilégions un certain nombre de critères qui sont dans l’air du temps : nous voulons du neuf, de l’original, quelque chose qui sorte des sentiers battus, qui soit fédérateur mais pas trop mainstream. Les médias nous abreuvent d’informations, et même si nous n’allons pas le lire, nous savons que le dernier tome de Fifty shades of grey est paru en librairie. Notre curiosité est d’abord titillée par ce flot incessant de nouveautés.

De plus, aujourd’hui, les maisons d’édition sont nombreuses, variées, spécialisées pour certaines dans des genres de niche. Chaque jour, de nouveaux livres arrivent en masse sur les étales des libraires. Le choix est immense. Au passage, je rappelle qu’à la dernière rentrée littéraire, il y avait plus de 400 romans : c’est énorme ! Dans ces conditions, cela devient presque un sport de niveau olympique que de trouver LE livre que l’on va lire. Le lecteur peut se renseigner via les médias pour savoir quels sont les livres qui sont dans le coup, ceux qui font la polémique, ceux qu’il faut lire absolument pour prouver qu’on est dans le coup nous aussi…

Mais même si on laisse de côté les arguments médiatiques, il faut tout de même dire aussi que les livres sont extrêmement nombreux aujourd’hui, ce qui est un phénomène assez nouveau. Depuis la création du livre de poche, le mouvement pour la démocratisation du livre se poursuit en France, continuant son petit bonhomme de chemin sans que personne ne fasse plus vraiment attention à lui (sauf bien sûr quand on commence à parler du prix unique du livre). Mais la démocratisation, ce n’est pas seulement proposer des livres à des prix abordables : c’est aussi proposer le plus large choix possible de livres aux lecteurs. Et cela n’a pas toujours été le cas. En France, où on a une idée bien précise et assez élitiste de ce que doit être la Littérature, on n’a longtemps empêché certaines littératures d’exister comme elles le méritaient. La littérature policière, la littérature jeunesse, la science fiction et la fantasy, la littérature féminine, et plus récemment le Young Adult et le Steampunk… Autant de genres auxquels les grandes maisons d’édition ne s’intéressaient pas, et qui avaient bien du mal à trouver des gens pour les faire exister. Aujourd’hui, ces genres existent tous sur le marché français, quel que soit par ailleurs le regard que les médias culturels continuent de porter sur eux, les jugeant mineurs par rapport à la « vraie littérature ».

Avec cet élargissement de l’offre, les lecteurs ont enfin accès à des genres qui leur étaient inaccessibles il y a encore quelques années. Normal donc que l’on préfère surfer sur la tendance des nouveautés de librairies que d’aller fouiller du côté des grands classiques. Et pourtant, un amateur de science fiction actuelle serait sans doute bien intéressé d’apprendre que l’un des fondateurs du genre était un français du nom de Pierre Boule, auteur de La Planète des singes

C’est dans les vieux livres qu’on trouve les meilleures lectures

Bon, j’exagère : les meilleures, peut-être pas toujours. Et je ne pense pas qu’il soit nécessaire de se lancer dans un débat sur « quels sont les meilleurs livres? » Mais je remarque qu’en méconnaissant les classiques de la littérature mondiale, on passe parfois à côté de véritables perles.

Dans le cas cité plus haut de la science fiction, c’est d’autant plus flagrant que ce roman n’a pas connu un grand succès dans son propre pays. Les américains, bien plus modernes et bien moins condescendants que les français, ont su accueillir ce roman avec bienveillance et lui offrir la célébrité qu’il méritait. Si bien que désormais, c’est au lectorat français de tenter de se réapproprier cette oeuvre.

Mais même dans d’autres genres, on peut se laisser prendre au jeu de cache-cache : où se trouvent les bons livres ? Parce que nous avons tous été des élèves en souffrance devant nos feuilles de dissertation, nous avons tendance à oublier que Victor Hugo, Alexandre Dumas et Honoré de Balzac ont d’abord écrit par PLAISIR. Leurs livres n’existent pas pour servir de prétexte à des devoirs scolaires : ils sont faits pour être lus, pour vivre aux côtés de leurs lecteurs, pour rester vivants en somme. Et il me semble qu’il faudrait donc les appréhender avec davantage de spontanéité et d’esprit ludique afin de leur rendre justice.

Le plaisir : seule règle du lecteur

Cela étant dit, ce n’est certainement pas parce qu’un livre a reçu l’étiquette de « grand classique » qu’il est forcément bon ou que l’on va obligatoirement l’aimer. Un exemple : j’ai vraiment détesté L’Education sentimentale. J’ai détesté chaque page de ce livre, et je l’ai refermé en me demandant pourquoi tout le monde en faisait tout un plat. Encore aujourd’hui, il m’arrive de me réveiller la nuit en pleine crise d’angoisse en repensant aux heures que j’ai passé à lire ce livre abominable. J’exagère à peine !

La morale de cette expérience désastreuse, c’est qu’un livre doit être jugé pour ce qu’il est : une expérience d’imagination et d’émotion. Quelle que soit sa date d’écriture ou le genre auquel il appartient, il vous invite à faire un cheminement un peu à la manière d’un train : soit vous montez à bord, soit vous prenez le prochain train en partance. Une destination peut ne pas plaire à tout le monde, car les lecteurs, tous comme les êtres humains,  sont tous différents les uns des autres. Les livres qui mettent tout le monde d’accord sont assez rares en fait, et ce sont souvent des grandes fresques qui stimulent notre imagination (un peu comme la saga des Harry Potter).

Partant du principe que chacun doit trouver le livre qui lui fera plaisir, je suis donc d’avis de donner aussi leur chance aux classiques. En tant que lectrice, je vais faire l’effort d’aller fureter du côté des classiques et prendre le temps de redécouvrir ces trésors perdus.

Et vous, que préférez-vous lire : des nouveautés ou des classiques ?

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4 commentaires pour Le jeunisme touche aussi les livres

  1. Quaidesproses dit :

    Ton article est parfait! Je dois avouer que la tentation des nouveautés, j’y cède facilement, néanmoins, je m’exige des classiques par principe: « il faut quand même que je l’ai lu – ou essayé avant de mourir » – on se motive comme on peut, et j’y ai découvert des perles et non pas des souffrances comme ce fut le cas à l’école (parfois) !

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  2. Très bonne analyse. Je trouve que les bons profs de nos écoles imposent non des romans/classiques mais des listes de livres au choix où l’on trouve à la fois des nouveautés et des classiques. Les jeunes y pêchent ce qu’ils veulent (évidemment la tendance à la fainéantise provoque des raccourcis vers les petits romans et les plus « faciles ») mais tant pis. Le goût de la lecture comme vous le dites passe par le plaisir et non par le chemin de croix, tendance encore assez judéo-chrétienne. Dans notre tournante de livres, nous nous sommes fixés des romans nouveaux mais nous avons une lecture commune et c’est ainsi que j’ai découvert Fitzgerald et son Gadsby magnifique ! Mais comme j’ai étudié les lettres, comme vous, je connais bien mes classiques et ai lu beaucoup dans le genre, sept volumes de Proust, par exemple, que jamais plus je ne relirais. Car lire, c’est aussi être en lien avec ce qu’on lit dans le moment donné : ainsi, dans mes études, je suis même passée par Chateaubriand et son « Génie du Christianisme » et Renan « La vie de Jésus » (c’est dire) que je n’imposerais à personne ! Merci de votre long et intéressant commentaire que j’ai pris soin de lire tout à mon aise ce matin.

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    • uranie84 dit :

      Bonjour et merci beaucoup pour votre commentaire très intéressant. Je suis entièrement d’accord avec ce que vous dites « lire, c’est aussi être en lien avec ce qu’on lit dans le moment donné ». C’est à la fois très beau et très vrai. En tant que lectrice, je me reconnais tout à fait dans cette idée.

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