La Tyrannie de l’arc-en-ciel, de Jasper Fforde

tyrannieJ’avais découvert Jasper Fforde, l’auteur gallois au nom si particulier, grâce à l’Affaire Jane Eyre, un livre que j’ai profondément aimé. De la même manière, j’avais lu avec beaucoup d’enthousiasme les tomes suivants de la saga. Mais je restais un peu sur ma faim, car les deux derniers tomes tardaient à être traduits et publiés en France. Entre temps, notre gallois à l’imagination débordante a signé d’autres livres, et entamé une nouvelle saga : La Tyrannie de l’arc-en-ciel, dont le premier tome baptisé La Route de Haut-Safran a paru en France. Donc pour patienter avant d’avoir la suite des aventures de Thursday Next, je me suis ruée sur ce nouveau roman.

Où et quand ça se passe ? Comme toujours avec Jasper Fforde, l’histoire est un peu déroutante au début. Mais là où le monde littéraire de l’Affaire Jane Eyre était rapidement compréhensible, on peine ici un peu plus. L’histoire se passe apparemment sur Terre, mais dans un avenir non daté. Et je suis navrée de devoir vous annoncer que dans ce futur, nous avons disparu ! Un « truc-qui s’est-passé » a mis fin à notre civilisation ainsi qu’à l’homme tel que nous le connaissons. Nos remplaçants nous ressemblent étrangement par contre (si cela peut être une consolation à notre extinction) : des humains qui vivent en société. Mais leurs perceptions sensorielles sont différentes des nôtres : un individu ne peut percevoir qu’une seule couleur, ce qui définie son appartenance à telle ou telle caste de la société. Vous êtes ainsi rouge, jaune, bleu ou parfois même vert. Dans cette société très Big Brother, la couleur vous donne un statut au sein d’une hiérarchie très stricte. Certaines couleurs valent mieux que d’autres, et plus votre perception est élevée, plus votre place est avantageuse. Les mariages se passent entre gens de la même couleur. Les couleurs élevées bénéficient des meilleurs métiers.

Dans cet ordre établi où tout le monde doit respecter les règles au pied de la lettre, le pire qui puisse vous arriver, c’est d’être un gris. Ceux-là ne perçoivent pas de couleurs, ils sont dont rejetés aux marges de la société. Ils n’ont presque aucun droit et on leur réserve les pires emplois. Corvéables à merci, ce sont les esclaves du système.

L’ensemble de cette société repose sur le principe des mérites : mieux vous respectez les règles, plus vous gagnez de points. Ces points acquis vous donnent le droit de vous marier et vous offrent l’accès à d’autres privilèges. En revanche, être en-dessous d’un certain seuil de points remet en cause votre statut de résident et êtes bon pour le reboot : c’est alors le départ par un train de nuit  pour être envoyé dans une sorte de rééducation sociale.

Bon, mais en fait : de quoi ça parle ? L’histoire tourne autour du jeune Edward Rousseau. Avec son père qui est swatcheur (un genre de docteur des couleurs), il vient de quitter sa ville de Jade-sous-Limont pour aller remplir une mission à Rouillemont : compter les chaises. Cette mission lui a été assignée par le collectif en guise de leçon d’humilité. Car Edward est un jeune homme un peu trop intelligent et curieux pour son propre bien. Il se pose des questions sur les choses qui l’entourent et sur les règles parfois absurdes qu’il faut respecter. Son voyage, et les rencontres qu’il va faire, vont lui faire prendre conscience qu’il y a décidément quelque chose qui ne tourne pas rond dans cette société. Aidé par Jane, une grise aux tendances assez révolutionnaires, et Tommo, un personnage plus que louche mais sympathique, il va devoir faire les bons choix pour se sortir vivant de ses périples.

A quoi on peut s’attendre ? Comme toujours, Jasper Fforde aime se placer à la croisée des chemins. ni roman d’anticipation, ni roman d’aventures, ni policier, ni comédie : ce livre est un peu tout ça à la fois. Mais là où les livres de Thursday Next étaient traversés par le souffle de l’aventure, ce nouvel opus est un peu moins enlevé. Parfois mal rythmé, le roman aurait gagné à être parfois plus concis. Tous les détails ont leur importance, mais l’ensemble est parfois inutilement surchargé, et le lecteur peut un peu se perdre dans ce labyrinthe trop bien agencé. On retrouve tout de même la vitalité du style de Fforde : un récit bien mené, sans fioritures, avec des personnages bien définis et globalement attachants.

On pénètre dans un univers bien pensé, richement construit, qui est parfaitement cohérent. Le lecteur, un peu comme un touriste, découvre une nouveauté à presque toutes les pages. Et même si le thème d’une société futuriste basée sur l’autorité à outrance n’est pas nouvelle, au moins Jasper Fforde apporte ici de l’eau à son moulin : l’idée d’une société « chromatologique » n’a, à mon avis, jamais été traitée, ce qui donne au livre un côté très novateur. On n’a pas l’impression de déjà lu avec ce roman.

Et même, il faut souligner une réussite de ce livre : son ancrage dans l’actualité et dans les questions de société. Un monde régit par les couleurs renvoit évidemment au thème du racisme, mais avec une subtilité et une richesse d’analyse nouvelles. C’est la première fois que Jasper Fforde fait ainsi une incursion dans le monde réel (de la manière la plus détournée possible), et force est de constater que ça lui va bien. Car si l’histoire d’Edward est parfois un peu à la peine, la force du roman réside vraiment dans la façon qu’a l’auteur de dépeindre un monde fondé sur l’inégalité et entretenu par le déterminisme de la naissance. Autant d’éléments qui font réfléchir sur notre propre société. Et grâce à ce thème porteur, l’histoire prend une autre dimension.

On lit ? On ne lit pas ? Si vous êtes un fan de Thursday Next, il faut bien vous dire que vous touchez ici une terra incognita. Ce nouveau roman n’a pas grand chose à voir, même si l’on retrouve la patte du maître gallois. Mais dans l’ensemble, et malgré quelques longueurs, je recommande ce livre. Il est riche, original, pertinent et plutôt bien écrit. Autant de qualités qu’il est assez rare de trouver dans un roman pour que cela mérite une lecture !

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