Le Journal d’un mythomane, vol. 1 de Nicolas Bedos

journal-bisEn janvier, j’ai commencé la nouvelle année en passant un peu de temps dans les gares parisiennes, suite à la venue de plusieurs amies dans notre belle capitale. Comme vous le savez bien, le charme de nos gares réside surtout dans leurs boutiques diverses et variées, et plus particulièrement dans les fameux points presse rouges bien connus.

En furetant un peu dans l’un de ces points presse, je me suis retrouvée dans le coin librairie à lire la quatrième de couverture du tout nouveau tome 2 du Journal d’un mythomane écrit par Nicolas Bedos. Et c’est là que la curiosité a eu raison de moi. Car je n’avais pas lu le tome 1 et je commençais à avoir envie de l’acheter pour voir de plus près ce que certains de nos contemporains qualifient de « phénomène littéraire ».

Soyons clairs, je me souvenais un peu de ses chroniques télévisuelles, mais je n’avais pas apprécié plus que ça ses prestations. Trop d’effets de style, un jeu de comédien comique tombé en disgrâce… Il avait l’air plus énervant que pertinent. J’en étais restée là. Le premier retour de bâton est venu lorsqu’en novembre, j’ai recommencé à feuilleter Marianne et que j’ai découvert que Nicolas Bedos y usait désormais sa plume. Texte ciselé, humour noir, et un agréable équilibre entre pertinence et impertinence donnaient au tout une saveur très agréable. Il était donc temps de lire ce premier livre ! Après un passage éclair chez le libraire, l’objet de ma curiosité était chez moi.

Déjà, sous quelle forme se présente le texte ? Il s’agit des textes de ses chroniques (télévision, radio puis un peu de presse écrite) au fil des semaines. Chaque vendredi, Nicolas Bedos faisait le portrait d’une ou plusieurs personnalités, et presque toujours il s’agissait d’un invité de l’émission de Franz Olivier Giesberg que Nicolas Bedos mettait sur le grill au lieu de chanter ses louanges comme d’autres chroniqueurs dans d’autres émissions auraient pu faire.

Ensuite, quel est le style, le ton ? Les portraits se font clairement sous l’angle humoristique mais avec une touche satirique très marquée, plongeant de temps à autre dans l’humour noir. Souvent corrosifs, ces portraits n’en ont pas moins le mérite de jouer sur les deux tableaux : faire rire le téléspectateur (le lecteur maintenant) tout en apportant par instant des ajustements précis et éclairants sur la personnalité traitée. Nicolas Bedos y témoigne d’une culture générale massive, et plus particulièrement d’une culture politique confondante de lucidité.

Du coup, quel est l’atout majeur des textes ? Bien évidemment, c’est Nicolas Bedos lui-même qui rend ces textes attractifs. Sa capacité de se mettre en scène est vraiment brillante. Lorsque j’avais regardé (par hasard) ses prestations télévisuelles, je n’avais pas adhéré justement à ce style prétentieux de poseur blasé et revenu de tout. Le gros avantage de ce livre, c’est à mon sens de restituer le génie du texte pur, sans effet de comédie pour l’habiller. Du coup (et paradoxalement), on voit beaucoup mieux la construction du narrateur de dessiner. Nicolas Bedos s’invente un alter ego, un personnage de décadant assumé, Bobo à ses heures, flambeur la plupart du temps, un séducteur, homme à femmes enfermé dans de nombreux complexes psychologiques non résolus.

Et ce personnage questionne brillament notre temps, notre société du buzz, de l’information à tout-va. Il nous faut du glamour, de la séduction, de clinquant… On en veut pour notre argent, aucun tabou ne semble plus nous faire peur, et la morale semble être devenu un anachronisme. Ce personnage interpelle notre société car il est le fruit de cette culture 2.0. Il vit assurément avec son temps, et ce sont toutes ces déviances qui en font un « monstre ». Autant de points négatifs qui en font donc un merveilleux observateur de la faune environnante.

Sous sa plume, les politiciens, les intellectuels et les célébrités en tout genre en prennent tous pour leur grade. Il joue avec plaisir le jeu du chamboule-tout et ne recule devant aucune limite : les métaphores les plus grivoises se retrouvent mélangées avec les prises de position les plus lucides, le tout dans un merveilleux style je-m’en-foutiste. Souvent, Nicolas Bedos semble écrire pour le plaisir des mots. Ses métaphores frappent l’esprit, imposent des images puissantes et il est capable de tournures très impressionnantes, qui ferait même revivre les grandes heures des Lettres Françaises si l’auteur se prenait plus au sérieux.

Au-delà du style, il faut tout de même souligner que l’auteur a un vrai propos. Ses portraits ne sont pas gratuits, et il va toujours au coeur de sa cible. Par exemple, dans son portrait de Marine Le Pen, il ne s’occupe pas de faire dans le politiquement correcte, mais au contraire d’autres détracteurs, il est capable de plus d’originalité. Le portrait est une vraie réussite. Commençant sur le thème de la fausse connivence (« Entre enfants de stars, on se comprend, on a vécu les mêmes choses »), il passe ensuite à une analyse pseudo-psychologique sur le thème du rapport au père qui est à la fois drôle et pertinent. Au final, on en vient vraiment à la considérer sous ce nouvel angle, en oubliant presque tout ce qui a été dit sur elle avant.

Le tour de force réside donc dans l’établissement d’une vérité. Le portrait nous donne à voir une représentation de la personne. Pas juste un pastiche, mais un vrai parti pris, un angle d’attaque audacieux.

La fin du livre est dédiée à un autre style de portraits écrits pour la presse papier. Avant d’attaquer ce dernier acte, j’étais un peu sceptique. A chaque fois, il s’agit d’une fiction sur le thème « Comment j’ai tué untel… ». Chaque nouvelle met en scène un personnage différent dans sa relation avec une célébrité : Michael Jackson, Naomi Watts, Edouard Baer… Comme dans lesportraits plus classiques, on tombe avec plaisir dans l’humour noir, où la haine de soi et le dégoût voisinnent avec le génie (ou pas !) des personnalités traitées. Au final, ces vraies fausses nouvelles sous la forme de pseudo portraits sont très drôles plaisantes à lire.

Ce qui me semble vraiment être le point fort de l’ensemble, c’est le personnage que Nicolas Bedos construit au fur et à mesure de ces textes. Derrière la prétendue superficialité et l’attitude de poseur grand seigneur, on sent affleurer une sensibilité plus dramatique. Il donne parfois Musset en exemple, et je vois effectivement de nombreuses passerelles entre ces enfants de deux siècles différents. On retrouve une attitude nonchalante en même temps qu’une inquiétude dans l’écriture, moins liée au fait de rencontrer le succès qu’au fait de réussir un projet d’écriture.

Nicolas Bedos nous parle de notre époque à travers un extrême, un personnage que n’importe qui prendrait plaisir à détester. Et en nous forçant à endosser ce rôle de juge, il nous questionne aussi sur nous-mêmes, ce que nous sommes et la manière dont nous trouvons notre place dans ce monde cynique et imparfait. Loin d’être aussi blasé qu’il le prétend, voilà un auteur qui pourrait bien être une plus grande source d’inspiration qu’il n’y paraît.

Je lirais donc avec une grande curiosité le volume 2 qui est déjà paru. Et j’ai bien la ferme intention de suivre de près cet auteur. Oui, il me fait indéniablement penser à Musset, en particulier à son Lorenzaccio. Et c’est une qualité trop rare dans la littérature française actuelle pour qu’on n’y prenne pas garde. Un jour prochain, Nicolas Bedos pourrait bien écrire le futur grand livre qui ébranlerait un peu nos Belles Lettres un peu fânées, histoire de faire trembler la coupolle des Immortels et de lancer la littérature dans une nouvelle ère. Le dernier grand choc frontal remonte à Malraux et sa Condition Humaine. Peut-être le temps est-il venu de tout remettre à plat. Il est permis d’espérer.

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