Qui vient en premier : le livre ou le film ?

Longtemps, j’ai fait partie de ces gens persuadés qu’il faut lire un livre avant de voir son adaptation au cinéma. J’avais mes raisons, et elles n’étaient pas sans fondements. Tout d’abord, c’est le livre qui est l’œuvre originale ; c’est lui qui préexiste et qui doit conditionner notre vision. Le film, pâle copie, ne peut rien nous apporter de plus puisqu’il ne fait que découler du livre.

Autre argument de poids : lorsqu’on lit un livre, on se créer soi-même une représentation précise de l’histoire, des personnages et des lieux. Chacun imagine les choses à sa façon et insère dans l’histoire qu’il découvre des éléments autobiographiques : « Ce personnage me fait penser à quelqu’un que je connais… » et c’est le déclic qui va faire que dans notre esprit, la méchante tante ressemblera à une vieille voisine ou à la boulangère de notre enfance.

Chaque expérience de lecture est unique et autobiographique. Nous, lecteurs, ne sommes pas de simples récepteurs passifs dans la découverte de l’œuvre d’un autre. Nous sommes les éléments actifs qui finissent d’écrire une fois pour toute l’histoire que l’auteur n’a fait qu’ébaucher. Je ne dis pas que la place de l’auteur est secondaire. Mais en littérature comme dans tant d’autres arts, c’est l’interprétation qui détermine tout. Quelle que soit l’intention de l’auteur, il existe un précipice entre son idée de départ et ce que nous lisons véritablement.

Je me souviens d’avoir un jour vu une interview de l’actrice Fanny Ardent qui citait François Truffaut. Truffaut avait dit que dans un film, il y avait en fait trois films : celui que l’on veut faire, celui que l’on fait et celui que les gens voient à l’écran. Cette idée géniale et très simple à la fois est d’une lucidité désarmante. Le livre n’est pas un objet fini. Il est en attente d’être lu, d’être imaginé et réinventé par un souffle de vie/d’imagination : celui du lecteur.

Armée de tous ces bons arguments, j’ai aussi fait plusieurs expériences malheureuses qui m’ont complètement conforté dans ma conviction. Je ne cite plus le cas des films désastreusement tirés des aventures de Harry Potter, sinon mes proches vont définitivement boycotter mon blog ! Comment peut-on partir d’une œuvre aussi riche et passionnante et se cantonner à des adaptations restrictives voire – parfois – en opposition avec le texte originel ?

Bien sûr, le format du film ne facilite pas les choses. On ne peut pas facilement mettre sur grand écran les éléments d’un texte. Et la perception d’un spectateur n’est pas la même que celle d’un lecteur. Mais le manque de moyen est aussi souvent à plaindre : les ambitions du texte ne peuvent pas être respectées parce que cela coûte trop cher de les réaliser en images. La technologie n’est pas toujours assez performante. Et aussi, il arrive parfois que certaines scènes soient sublimes dans un livre, mais fassent kitsch dans un film car on l’a déjà vu cent fois !

La déception à l’égard des adaptations de livres est aussi parfois due au trop-plein d’enthousiasme des réalisateurs. Ceux qui sont persuadés qu’ils peuvent donner vie à une œuvre mieux que le créateur originels, et qui ont l’habitude d’avoir tout pouvoir sur leurs films. Dernier exemple en date avec Steven Spielberg, dont le Tintin décevant traduit bien cette impossible équation : il est difficile pour un réalisateur de ne pas être réduit à l’état de second violon lorsqu’il adapte l’œuvre d’un autre.

Alors qu’est-ce qui fait débat ? Pourquoi ais-je intitulé cet article avec une question qui ne se pose pas a priori ? Qui doit venir en premier : le livre ou le film ?

J’ai résumé les arguments et les mauvaises expériences qui m’ont conduit à favoriser le livre sur le film. Pourtant, j’ai découvert un livre/film qui a ébranlé mes petites certitudes de spectatrice pro-livres.

Avez-vous vu ce film intitulé Le Prestige ? Si ce n’est pas le cas, précipitez-vous pour le voir car c’est l’un des meilleurs films que j’ai eu l’occasion de voir. Le film est réalisé par Christopher Nolan, et c’est son propre frère qui signe le scénario. En voyant ce film, j’ai été bluffée par l’intense ligne narrative, la complexité des personnages et le brio général de toute l’histoire. Sans parler de l’atmosphère unique et pesante qui vous fige dans un état de fascination à mesure que le film avance.

En cherchant au hasard des informations complémentaires sur ce film (parce que je suis une curieuse impénitente !), j’ai découvert que le film était en fait l’adaptation d’un livre de Christopher Priest. Ni une ni deux : j’achète le livre et je le lis quelques mois après avoir vu le film.

Et là, ça a été une révélation. Le livre était beaucoup plus riche que le film, mais aussi – paradoxalement – moins essentiel. Le scénariste avait eu l’intelligence de n’adapter qu’une partie de l’histoire et de la développer pour lui apporter une nouvelle dimension. Procédé habile et judicieux d’un scénariste qui, de toute évidence, sait témoigner du respect à un auteur de talent. Car ce n’est pas possible de faire tenir tout le livre dans un film.

La conséquence de ce tour de passe-passe réussi, c’est que lire le roman et voir le film sont deux expériences qui n’ont presque rien en commun. On peut avoir vu le film en premier, et ne lire le livre que des mois plus tard : la lecture ne sera pas gâchée, loin de là. Voir le film en premier permet de ne pas tout savoir tout de l’histoire, de ne faire qu’effleurer le sujet. Le film ménage la surprise du livre, lui sert presque de bande-annonce. Le film devient un alter ego du livre, un égal mais non un rival.

Cette expérience m’a rendu moins catégorique. Voir un film en premier peut ne pas être un argument de déception par rapport au livre. Et même, le film peut donner envie de lire le livre, alors qu’on ne se serait pas forcément arrêté devant dans le rayon de notre librairie.

Finalement, le film ne serait-il pas une chance supplémentaire de tomber amoureux d’un livre ?

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