J’ai remarqué que la rentrée littéraire avait tendance à cristalliser pas mal de rancœur du côté des fans des livres. Certains n’apprécient pas le côté trop classique de la littérature générale contemporaine et estiment que la diversité n’est pas assez représentée. D’autres estiment que c’est justement le moment idéal pour lire des livres « sérieux » et réfléchir sur l’état du monde, parce que le divertissement c’est bien, mais le réalisme a aussi ses vertus.
En gros, il y a donc un match à distance entre deux camps. Et ça donne parfois lieu à des amalgames un peu effrayants. Le plus courant ? Les tenants de la littérature « blanche » (c’est-à-dire la littérature générale) ont parfois une vision condescendante des littératures de l’imaginaire. Et en face, les défenseurs du pluralisme ont tendance à croire que la littérature blanche n’est rien d’autre qu’un ramassis de clichés snobs sur le monde dans lequel on vit.
Sur le fond, je trouve que les deux visions sont dangereuses et fausses. Mais surtout, ce qui m’inquiète, c’est que les lecteurs se retrouvent pris en otage. C’est comme si les lectrices et lecteurs se devaient de prendre parti. Comme si il y avait les « bons » et les « mauvais » lecteurs. Et ça, ça me pose un problème parce que ça va à l’encontre de tout ce à quoi je crois en tant que lectrice et blogueuse.
Ce qui se cache derrière l’expression « bons lecteurs »
A Noël dernier, il y avait eu un édito assez salé dans un journal belge pour dénoncer les romances de Noël vendues en librairies. Des livres jugés stupides et purement commerciaux. Au passage, l’auteur de l’édito étrillait les romancières avec un manque total de connaissance sur les romans publiés qui aurait pu être risible. Sauf qu’il s’agissait à la fois d’une démonstration de pure sexisme à l’égard des romancières et d’un manque de respect à l’égard de leur lectorat. Quelques mois auparavant, un autre article, dans un journal français celui-là, s’en était pris à Virginie Grimaldi dont les romans en tête des ventes étaient forcément suspects vu qu’il s’agissait de livres avec l’étiquette « feel-good ».
Le point commun entre ces différentes affaires, c’est qu’à chaque fois c’est la même chose. On stigmatise les lecteurs qui s’intéressent à certains livres, auteurs ou genres qui s’éloignent trop de « la grande littérature ». La conclusion logique, c’est qu’il y a donc de « bons lecteurs », qui eux lisent ce qu’il faut, apprécient les bons ouvrages, adulent les bons génies littéraires, et méritent donc le respect.
Ces « bons lecteurs » ont une vertu : ils correspondent à une vision particulièrement étriquée de la culture littéraire. Et ça rassure les esprits étroits, réfractaires au changement. Pourtant, les ventes de livres le montrent bien : ils sont une minorité, vu que leurs « champions » sont rarement en tête des ventes !
Je pense que je ne suis pas la seule à avoir déjà essuyé quelques remarques négatives, voire carrément insultantes, envers mes lectures. Des personnes convaincues d’être dans leur bon droit en émettant des jugements de valeur sur mes lectures ne comprenaient pas que je lise des romances historiques par exemple, ou du Young Adult. Ais-je besoin de préciser qu’à chaque fois que ça m’est arrivé, j’étais face… à des personnes qui ne lisaient pas !
Au début, je gardais mon calme et j’essayais de légitimer mes choix. Et au bout d’un moment, j’ai arrêté de vouloir me montrer diplomate. En premier lieu, personne n’a à émettre de jugement moral sur le plaisir de lecture d’autrui. On peut penser ce qu’on veut d’un auteur, d’un livre, d’un genre littéraire. Mais on n’a pas le droit de juger le lectorat. On est dans un pays libre et chacun lit ce qu’il veut.
Maintenant, je fais systématiquement la même remarque : ce qui compte, c’est de lire et d’avoir du plaisir à lire. Vous pouvez vous forcer à lire tout Balzac pour briller dans les dîners. Mais si vous n’éprouvez aucun plaisir, alors tant pis pour vous. Je pense que vous êtes passé à côté de l’intérêt de la lecture. Et que vous lisiez ou pas, rien ne vous donne le droit de décider de ce qui est digne d’intérêt pour les autres.
Donc le mythe du « bon lecteur », non merci. Ce sont des inepties, et si jamais quelqu’un vous fait un jour cette remarque, suivez mon conseil : passez votre chemin. Ne perdez pas votre temps et votre énergie à expliquer ce qui vous plait dans ce que vous lisez. Vous êtes face à une personne irrespectueuse qui, de toute évidence, ne sait pas du tout de quoi elle parle.
Que met-on derrière l’étiquette de « mauvais lecteurs » ?
Amateurs de thrillers, de comédies romantiques, de fantastique, de romances érotiques et de science-fiction : mauvaise nouvelle pour nous, nous ne sommes pas considérés que de « bons lecteurs » !
Si on en croit les éditorialistes et certains journalistes littéraires aux idées bien arrêtées, toutes les lectures de divertissement sont frappées sous le sceau de l’ignominie. A les en croire, nous serions des lecteurs dégénérés, sans aucun goût. Bref : des gens indignes de tenir un livre entre nos mains !
On passera sur le fait que c’est justement le sujet d’un formidable roman, Fahrenheit 451. A la place, je vous propose de vous concentrer sur un argument que je trouve très révélateur : la notion même de divertissement. C’est comme si, dès qu’une oeuvre littéraire procurait du plaisir à son lectorat, elle perdait automatiquement de son attrait intellectuel.
Je n’adhère pas du tout à cette vision. D’abord parce que c’est faux. De nombreux ouvrages de divertissement sont aussi des romans qui nous invitent à réfléchir sur le monde. C’est souvent le cas dans le fantastique (Le Seigneur des Anneaux) et de toute la science-fiction ! Et même du côté des littératures dites « féminines », les romancières traitent souvent de sujets de société. Sarah Morgan a évoqué les violences conjugales et l’alcoolisme. Jenny Colgan a parlé de la dépression nerveuse. Sophie Kinsella a traité du harcèlement scolaire. Marie Vareille a très bien parlé du deuil dans La Vie rêvée des chaussettes orphelines. Ce sont des sujets importants qui touchent à la vraie vie, mais donnent lieu à des histoires qui sont aussi capables de nous divertir avec bonheur.
Ensuite, le problème de cette vision restrictive, c’est aussi qu’elle est de mauvaise foi ! Est-ce qu’Alexandre Dumas a écrit Les Trois Mousquetaires pour en faire un roman historique fidèle ? Ou bien une réflexion sur la société française ? Pas du tout ! Ce roman a toujours été une formidable oeuvre de divertissement. Et je pense qui si quelqu’un s’était avisé de lui dire le contraire, Dumas en aurait été très vexé !
Aimer Dumas, est-ce être un mauvais lecteur ? Je vous laisse trouver la réponse vous-même. Mais moi j’ai déjà ma petite idée.
Littérature et lecture : deux mondes irréconciliables ?
Finalement, ce qui ressort de ces querelles ridicules, c’est que certaines personnes pensent qu’il faut forcément opposer la (grande) littérature avec la lecture. La lecture, c’est trop général et ça englobe trop de choses. La lecture serait un champ de plaisir et de divertissement, donc un territoire d’expression qui ne mérite pas qu’on le prenne au sérieux. Bref, la lecture serait devenue l’ennemie de la littérature.
Alors c’est vrai qu’avec ce genre de discours rétrograde, on ne va pas donner envie aux fans de Hunger Games de se lancer dans du Zola ! Mais du coup, ce n’est pas la peine de pleurnicher parce que soi-disant « les jeunes ne lisent plus ».
A force de stigmatiser une partie du lectorat en jugeant leurs lectures avec sévérité, on finit par saborder le sujet prioritaire : favoriser l’accès à la lecture pour tout le monde.
La lecture n’est pas réservée à une élite. Le monde des livres doit garder ses portes grandes ouvertes pour tout le monde. Parce qu’il ne s’agit pas seulement de la lecture. Au final, si on commence à estimer que certaines livres ne méritent pas le respect, ça revient à dire que certaines voix ne méritent pas d’être entendue. Et on ne peut pas bâtir d’avenir pour la littérature si on décourage les auteurs de s’exprimer librement.
J’ai hâte de connaître votre sentiment sur le sujet et je vous souhaite de bonnes lectures, quels que soient les genres d’histoires qui vous plaisent !
Ha mon dieu, qu’elle débat stérile. C’est bien que tu en parles, car c’est malheureusement la réalité comme dans tout les domaines qui existent, le monde aiment la chicane et de tirer très fort la couverte(-ture) pour avoir tout de leur côté, d’avoir la sainte vérité et de tout connaître sans avoir étudié le sujet. Mais moi, je me sens tellement pas concerné par tout ce battage de vent et d’idées préconçues , je lis ce que je veux lire, et je laisse les autres lire ce qu’ils-elles veulent bien lire, pas plus compliqué que ça….mais c’est trop simple à comprendre…
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Tu as une manière très saine d’aborder la lecture. Si tout le monde pouvait faire la même chose, ce serait fabuleux ! En fait, le débat m’est revenu en pleine figure indirectement l’autre jour en librairie, quand j’ai entendu une femme refuser à son fils l’achat d’un roman young adult en lui disant qu’il ferait mieux de lire Victor Hugo s’il veut avoir son bac. Et ça m’a vraiment mise très en colère parce que c’est justement en cultivant le plaisir de la lecture qu’on peut aborder plus sereinement les classiques. J’ai trouvé que la position de la mère était vraiment irrespectueuse vis à vis de son ado. Et c’est justement en stigmatisant les lectures des jeunes qu’on finit par les dégoûter de la lecture. Même des lectrices adultes avec lesquelles j’ai pu échanger au fil du temps m’ont déjà dit qu’elles préféraient acheter certains romans sur internet plutôt que de les commander en librairie parce que leurs libraires estimaient que les romances historiques par exemple, ce n’était pas de la littérature. Qu’un libraire puisse tenir ce genre de propos me dépasse totalement ! Tout ça pour dire que l’intolérance est malheureusement très répandue. Et ça me donne envie de prendre la parole pour rassurer les personnes, jeunes et moins jeunes, qui pourraient ne pas se sentir à l’aise de vivre ouvertement leur passion pour la lecture.
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L’important est bien, comme c’est rappelé ici, d’avoir de l’envie et du plaisir de lire !
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Exactement ! Merci beaucoup de le souligner ton tour !
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Oui, il y a un tel snobisme, c’est hallucinant !
Une autrice que je suis sur les réseaux m’a racontée qu’elle s’était fait traiter de « facho » à plusieurs reprises parce qu’elle adore lire des livres sur l’histoire militaire !!!
Passe une belle semaine !
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C’est une vague généralisée d’intolérance qui est assez effrayante, je trouve. Au début, ça me gênait d’écrire des articles sur le sujet. Et avec le temps je me suis dit que c’était nécessaire de prendre la parole pour rappeler l’importance du plaisir dans la lecture, et surtout l’importance du respect. On croit que ça va de soi, mais malheureusement non. Très belle semaine et bonnes lectures à toi aussi !
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Je suis à 1000% d’accord avec toi! Pour aimer la lecture, il faut que les jeunes puissent aborder des thèmes qui leur parlent, qui les fassent réagir, qui les fassent rêver.
La Littérature avec un grand L n’est plus, aujourd’hui, quelque chose de digeste et d’accessible pour les ados, puisque dans le reste de leur vie, on ne les sollicite pas par des textes élaborés, malheureusement.
Je pense, et je le dis souvent haut et fort, qu’une personne qui lit, c’est positif. Qu’elle lise un roman de gare, un livre offert avec un magazine, un manga, une bande dessinée,… Ce que je retiens, c’est qu’elle lit!
J’ai du mal d’ailleurs avec ce principe de rentrée littéraire dans le sens où l’on sous-entend qu’il faut avoir un certain niveau de culture pour y avoir accès! Encore une fois, pour moi, la rentrée littéraire englobe touuuuutes les sorties de livre qui arrivent en août et en septembre.
Je te rejoins aussi sur le principe: « si on s’amuse, ce n’est forcément pas édifiant »…. Pourquoi donc? De quel droit peut-on sanctionner un lecteur qui a ri en lisant une histoire? Pourquoi serait-elle moins bonne qu’une autre? Lire, c’est ressentir, aimer ou détester, rire ou pleurer. Sinon, à quoi sert la lecture?
Je pourrais en parler des heures je crois hihi
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Pareil pour moi : je pourrais en parler des heures. On devrait faire un débat marathon sur le sujet !! Et tu mets en lumière un argument important : les jeunes générations baignent dans un environnement médiatique qui ne les met pas en contact avec des contenus textuels très élaborés. Ce qui tend à creuser un fossé entre les jeunes et les classiques. Le meilleur moyen de combler ce fossé, c’est d’encourager leur plaisir, quels que soient leurs goûts. A un moment, ils finiront bien par atteindre les classiques. Et alors, ils auront assez de recul pour juger s’ils aiment ou pas ces textes. Mais en tout cas, ils seront plus à même de les aborder sereinement, sans se sentir « pas au niveau ».
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oui c’est tout à fait ca! moi je suis partante pour en discuter autant qu’on peut 🙂
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Bonsoir, ça me fait penser au débat tout aussi stérile quand j’étais jeune autour de celles et ceux qui lisaient ou non des BD. Comme tu l’écris, le principal c’est de se faire plaisir dans la lecture, quelle qu’elle soit (romans, BD, mangas, magazines, livres de recettes etc.) 🙂 Bonne fin d’après-midi!
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Oh oui : la BD aussi a longtemps été traitée avec beaucoup de condescendance. Alors qu’il y a des artistes formidables à découvrir. C’est un terrain d’expression tellement génial 🙂
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Tous les ans a Noel, l’oncle de mon mari regarde les livres qu’on m’offre avec un regard dédaigneux et son petit commentaire qui va bien avec. Et tous les ans je hausse les sourcils en ne disant rien, parce que ça ne sert a rien de gaspiller mon energie. J’ai essayé une année, c’est comme parler à la cheminée. Au moins son crépitement est agréable, à elle. C’est un débat inutile et condescendant à tous les niveaux. Chacun aime ce qu’il veut, pourquoi devoir juger les goûts des uns et des autres ?
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Ta métaphore avec la cheminée m’a fait hurler de rires ! Maintenant j’y penserai quand je serais face à une personne intolérante 🙂 Et plus sérieusement je pense que j’ai la réponse à ta question : les gens qui émettent ces jugements manquent de confiance en eux. N’ayant pas assez confiance en leur culture personnelle ou leur goût personnel, ils s’en remettent à une vision rétrograde de la culture, persuadé d’être dans le vrai. Ils n’ont tout simplement pas compris que la lecture ne se juge pas sur une notion de qualité, de vérité ou de dignité, mais bel et bien sur le plaisir et l’émotion qu’un texte peut nous procurer. C’est assez triste pour eux. Mais surtout, ça veut dire qu’on a échoué, en tant que société, à assurer la transmission de la lecture. C’est une chose d’avoir la compétence pour lire ; c’en est une autre d’être en capacité de se positionner devant un texte, intellectuellement et émotionnellement.
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C’est tellement vrai ce que tu dis ! En l’occurence, l’oncle en question me semble également avoir une grosse problématique d’ego bien façonné par le patriarcat : une bonne femme ne lit que de la m**** et ferait donc mieux de s’abstenir de lire tout court… Ne nous laissons pas prendre le plaisir de la lecture pour autant, il est précieux, et tant pis pour eux !
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Tu as raison : il ne faut pas se laisser confisquer le plaisir de la lecture par des personnes aux a prioris d’un autre âge !
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Je ne pense pas qu’il y ait de bons et de mauvais lecteurs, mais on est bien obligés de constater qu’il y a de bons et de mauvais livres. Et ceci dans tous les genres. Il y a aussi des modes. Certains livres ont été importants à un moment de l’Histoire et ne le sont plus aujourd’hui ou ont sombré dans l’oubli. Il y a de la littérature purement commerciales dans tous les genres et de très bons livres dans tous aussi. Après nos préférences évoluent aussi au cours de notre vie. Dans mon adolescence et un peu plus tard, j’ai lu la plus grande partie des romans de Balzac et j’y ai pris grand plaisir, mais maintenant je n’en aurais plus envie. Certains genres ne m’ont jamais intéressée et ne me plairont jamais comme les romances, mais au fil du temps j’ai découvert les polars, les feel good etc. L’important étant d’y prendre plaisir.
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C’est hyper intéressant de constater qu’une même personne peut avoir en effet des goûts qui varient avec le temps. On n’a pas le même bagage émotionnel/intellectuel quand on est jeune puis quand on avance dans la vie. On n’est pas sensible aux mêmes choses. C’est quelque chose qui me fascine. Je crois que c’était Alain Decaux qui avait expliqué dans une interview que son livre préféré était Les Trois Mousquetaires. Mais au fil des années et des relectures, son personnage préféré n’était pas toujours resté le même parce son regard sur l’oeuvre et sa sensibilité de lecteur avaient évolué. Je trouve ça merveilleux d’envisager la lecture comme un voyage dont la destination n’est pas fixe.
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Je suis tout à fait d’accord avec toi. Et c’est vrai que notre regard sur une même oeuvre varie au fil du temps. Bonne journée
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