Théorème vivant, de Cédric Villani

theoreme-vivantComme beaucoup de gens d’imagine, j’ai découvert Cédric Villani à la télévision. Mis à part les férus de mathématiques qui, peut-être, avaient fait sauté des bouchons de champagne en 2010 tout en mettant la musique à fond pour célébrer sa médaille Fields, je ne pense pas que le grand public suive globalement de très près les avancées mathématiques des chercheurs français. Et c’est bien dommage, car nous passons tous à côté de quelque chose de passionnant. Démonstration avec l’excellent livre de Cédric Villani : Théorème vivant.

En abordant la question des mathématiques sur un blog littéraire, je me doute bien des réticences que je risque de rencontrer auprès de mon lectorat. Mais en même temps, je continue de croire en l’ouverture d’esprit des littéraires. Partant du principe que les bons livres peuvent se cacher partout, pourquoi ne pas se diriger vers les mathématiques ? En découvrant Cédric Villani à la télévision, j’ai été très surprise d’observer un individus dont le look fait davantage penser à un auteur français décadent du XVIIIe siècle qu’à un prof de maths de haut niveau. La curiosité a fait le reste.

En 2010, Cédric Villani est entré dans l’histoire des mathématiques mondiales en remportant la très prestigieuse médaille Fields. Je dis « très prestigieuse » car souvenez-vous qu’il n’existe pas de prix Nobel des mathématiques. Les mathématiciens sont donc réduits à courir d’autres prix : pas exactement des prix de consolation si l’on considère que la médaille Fields (la plus prestigieuse de ces récompenses) n’est décernée que tous les quatre ans (difficile de l’obtenir donc) à des mathématiciens de moins de quarante ans. Une bonne idée de récompenser des « petits jeunes », mais ça met un peu la pression. Soit dit en passant, heureusement que l’Académie Française ne respecte pas la même règle sinon la coupole serait vide !

Revenons à nos algorythmes… (blague de littéraire qui essaye de se faire passer pour quelqu’un qui comprend les maths). Dans Théorème vivant, Cédric Villani entreprend de nous raconter une année de sa vie : celle pendant laquelle il a travaillé sur le projet qui lui a finalement valu la médaille Fields. Une plongée dans un monde curieux, fait d’un langage à peu près incompréhensible : les mathématiques. Au gré des anecdotes sur les travaux, sa vie privée et ses rencontres avec des confrères, Cédric Villani nous donne à voir les coulisses de la pensée humaine. Le lecteur suit son cheminement logique, il est témoin de ses exaltations comme de ses doutes… Nous sommes plongés dans un roman policier avec une intrigue, des fausses pistes, des rebondissements. L’ensemble est une entreprise passionnante.

J’ai beaucoup aimé ce livre, même si pour être tout à fait franche, je n’ai pas tout compris. Très généreusement, Cédric Villani recopie des équations et des mails avec son collaborateur qui sont sensés nous aider à suivre l’avancée des travaux. Mais à moins d’avoir fait maths sup maths spé, le lecteur moyen n’y comprendra rien.

Encore que je ne sois pas certaine que Cédric Villani mette ces éléments pour « nous aider à suivre ». En effet, l’intérêt de cet ouvrage réside selon moi dans deux points. Le premier, c’est d’envisager les mathématiques non pas seulement comme une méthode d’analyse, mais carrément comme un langage. Au fur et à mesure de la lecture, j’ai commencé à éprouver la même curiosité que celle que je ressens face à une langue étrangère. Je peux décrypter quelques chiffres, reconnaître des symboles… Mais la construction d’ensemble et le sens véritable m’échappent totalement. Les équations que l’on observe sur les pages sont des phrases dont la cohérence n’est pas visible pour moi. Mais ces phrases, tout comme la langue française, permettent d’appréhender le monde. En ce sens, ce livre a été une sorte de révélation personnelle. Le fait de ne pas être bon en maths ne nous prive pas de faire preuve de curiosité pour un langage qui ouvre sur le monde… mais par une autre porte que nos moyens de communications usuels. Cédric Villani nous donne à voir cet autre passage, et les équations sont presque davantage des illustrations que du texte. Comme des ressources iconographiques, elles font écho au texte sans pour autant constituer le cœur du récit.

L’autre élément qui m’a semblé très important dans ce livre, c’est l’auteur lui-même. Cédric Villani ne se met pas particulièrement en avant. Il veut surtout montrer comment la pensée humaine peut vivre au quotidien avec un problème pendant un an, et quels sont les enjeux d’une telle réflexion. Mais à travers ses anecdotes, on découvre une image bien loin du stéréotype du vieux prof de maths austère et ronchon. Il n’y a définitivement rien d’austère chez Cédric Villani, et son enthousiasme serait plutôt communicatif. J’ai notamment été très touchée par la manière dont il parle d’autres mathématiciens (dont il brosse le portrait au gré des chapitres) : je me suis retrouvée dans son ton dans la mesure où c’est celui que j’emploierais pour parler de certains auteurs que j’aime et qui ont pesé dans ma vie d’une manière ou d’une autre. D’ailleurs, le caractère informatif de ces portraits est très intéressant : on découvre des scientifiques très intéressants… même si là encore on a parfois un peu de mal à mesurer le génie de leurs découvertes respectives. Mais cela ne frêne pas Cédric Vilanni qui continue son récit de manière enlevée et bien rythmée.

Théorème vivant nous rappelle que les sciences dures, bien qu’elles semblent inaccessibles pour le commun des mortels, reposent sur la même matière première que les autres domaines de savoirs : le cerveau humain. Et ce cerveau est un outil magnifique, capable de saisir les problèmes les plus complexes comme de saisir la beauté de la nature, les petites choses de la vie. Nous sommes capables de nous surpasser, de partager nos connaissances à l’échelle planétaire, d’échanger entre nous pour faire avancer encore plus vite nos réflexions… Autant de capacités intellectuelles qui prouvent que l’intelligence est une qualité d’abord bâtie sur la communication : ce sont les échanges qui favorisent la construction du savoir.

Une vision chaleureuse et hautement enthousiasmante des mathématiques qui donne envie de se remettre un peu dans nos vieux cahiers d’école. Définitivement pas une lecture à réserver aux initiés !

Publicités

Vous en pensez quoi ?

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s