Récemment encore, je lisais un article à la gloire de l’Ipad et autres tablettes. L’auteur de l’article pensait carrément que la tablette allait remplacer le livre en papier. Outre que l’idée est parfaitement stupide (je voudrais tout de même rappeler qu’un nouveau support médiatique n’en chasse pas un autre : la télévision n’a pas tué la radio, contrairement à ce que chantaient les Buggles !), elle me semble surtout horrible pour tous les amoureux des livres.
Non pas que je ne puisse pas apprécier les avancées technologiques ou que je sois snob. Car le snobisme est un argument qui revient souvent contre les bibliophiles : « Vous n’aimez pas les tablettes parce que vous préférez que les livres restent l’apanage d’un public restreint ». Faux, et le livre de poche est la preuve de la volonté de démocratisation de l’écrit. Tout bibliophile qui se respecte a envie que le plus de gens possible lisent. En revanche, les fans de technologie devront m’expliquer comment on peut ne pas taxer d’élitisme technologique un objet dont le prix dépasse largement celui d’un abonnement annuel chez France Loisir.
Tout ça pour dire que mon attachement au format papier ne vient pas d’une volonté anti-technologique, mais d’un regard personnel que je porte sur les livres. Les livres, on peut les prêter à ses amis, à sa famille, ses collègues. On peut même en hériter. Et c’est mon cas avec une collection (incomplète) des œuvres complètes d’Agatha Christie.
Mon arrière grand-mère avait une bibliothèque dans sa salle à manger. Dedans se trouvaient de très beaux livres en cuir avec des dorures. Et ces livres étaient magnifiques ; pour moi ils étaient de vraies merveilles. Il faut dire que je suis tombée dans la marmite quand j’étais petite. J’ai toujours aimé lire ; du jour on m’a appris à lire, je ne me suis jamais arrêtée ! Mes possessions se résumaient alors à quelques livres pour enfant, mes albums de Martine, des Fantômette (dont la moitié appartenait en fait à ma mère) et quelques Arsène Lupin de la Bibliothèque Verte. Les histoires policières commençaient à me fasciner, et le nom d’Agatha Christie n’était plus inconnu à mes oreilles.
Justement, dans la vitrine, plus d’une dizaine de livres en cuir bleu portaient le nom de l’écrivain britannique. Un mercredi après-midi, jour de visite chez mon arrière grand-mère, elle me permit d’en emprunter un. Je choisis le Crime de l’Orient-Express. Mon amour d’Agatha Christie me vient de cette permission : le retour à la maison avec le livre dans les bras. Puis la lecture : la découverte de cette intrigue, le mystère de ce train, de tous ses occupants… et Hercule Poirot bien sûr ! Mais ce qui me marque encore le plus aujourd’hui, c’est de m’être rendue compte à ce moment là que les livres avaient un pouvoir étrange : le papier garde les odeurs. C’était magique car les pages sentaient comme l’appartement de mon arrière grand-mère !
Plus tard, elle est décédée, et c’est moi qui ai gardé la collection des Agatha Christie. J’ai mis du temps à les rouvrir. Ils étaient dans la bibliothèque de mes parents, protégés de la poussière par une vitre. En décidant finalement d’en lire un, j’ai été presque choquée de retrouver intacte cette même odeur magique. En me penchant de plus près sur ma collection de livres, j’ai appris qu’ils avaient été édités en Suisse à partir de 1972, et qu’il me manquait en fait plus de la moitié de la collection.
En faisant un peu de recherches sur Internet, j’ai acheté deux exemplaires manquant la semaine dernière. Les livres sont arrivés il y a deux jours dans un parfait état. Je me suis donc lancée le défi de retrouver tous les exemplaires manquant afin de finir la collection de mon arrière grand-mère.
Ce n’est évidemment pas quelque chose qui peut paraître important pour quelqu’un à qui une tablette électronique peut suffire, mais la vérité est qu’aucune tablette n’aura jamais l’odeur de l’appartement de mon arrière grand-mère. Et c’est ça aussi le pouvoir des livres. Ils ont une histoire qui leur est propre, au-delà de leurs propriétaires. Leur destin peut les mener loin, et de génération en génération, ils font partie d’un héritage, pas au sens financier du terme, mais au sens culturel. Nous sommes la somme de nos aînés, et les livres en sont un symbole fort.
Je fantasme un peu en me disant qu’un jour je lèguerais à mon tour cette collection de livres à quelqu’un, que j’en raconterais l’histoire à mes enfants ou à mes neveux pour essayer de leur apprendre à aimer les livres. En attendant, je n’ai jamais lu aucun autre Agatha Christie que ceux de ma collection, et j’espère bien tous les lire.
J’imagine que les grands amoureux des livres ont tous une histoire comparable. Ce sont eux qui font exister les livres : ils ne les regardent pas comme des objets inanimés mais plutôt comme des égaux.
J’adore véritablement ton idée. C’est une magnifique façon de conserver le souvenir de ton arrière grand-mère mais aussi une très belle preuve de ton amour pour les livres. J’ai une liseuse personnellement. En réalité on me l’a offerte et je m’en sers assez peu, seulement pour les voyages pour éviter d’abîmer mes livres, chose que je ne supporte pas. Mais je préfère de très loin le contact d’un vrai livre : l’odeur de l’encre, l’épaisseur et le grain du papier, la couverture. Rien que ça c’est le début d’une aventure.
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C’est vrai que la dimension sensorielle est importante. Je pense que tous les lecteurs y sont attachés.
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