Lydia avait à peine eu le temps de se remettre de la formidable journée de la veille. Et voilà que Kitty la tirait de lui avec un coup de téléphone catastrophé. Non mais quelle sœur, franchement !
Malgré son mal de crâne et le décalage horaire, la plus jeune des Bennet fit de son mieux pour se concentrer. Donc Lady Catherine était sur l’île. Et elle essayait de saboter les vacances romantiques d’Elizabeth et Darcy. Pire encore : cousin Collins donnait un coup de main à ce plan stupide.
Et maintenant Lydia voulait qu’à elles deux, elles stoppent la vieille tante aigrie ?
Finalement, ces vacances risquaient de tourner au vinaigre !
Kitty se voyait déjà obligée de tirer un trait sur les beaux surfeurs musclés. Elle en avait croisé quelques uns hier soir, sur la piste de danse. Et elle avait espérer profiter de la journée pour aller à la plage.
Mais bon : la famille d’abord !
- D’abord, il faut que je m’habille. Mais quelle tenue choisir pour passer inaperçue ?
Choix cornélien en effet vu que les deux sœurs n’avaient pris que des tenues sexy et voyantes dans leurs valises. Finalement, Kitty passa un micro short bleu turquoise avec un débardeur blanc. Et elle prit le chemin du bungalow numéro 7 où l’attendaient sa sœur et son cousin.
- Ouïe !
Le soleil des Caraïbes était superbe… mais pas du tout conseillé pour son mal de tête !
A peine arrivée devant la porte, Lydia n’eut pas le temps de frapper : Kitty ouvrit la porte d’un grand coup et la tira vers l’intérieur.
- Mais doucement, enfin !
- Désolée mais on n’a pas le temps. Il faut mettre sur pied un plan de contre-attaque contre Lady Catherine. Et j’ai plein d’idées !
Tandis que Lydia s’asseyait dans un fauteuil particulièrement moelleux pour écouter sa sœur, cousin Collins se décomposait sur place.
- Kitty, se mit-il à gémir. Je ne peux pas vous aider à faire ça. Lady Catherine sera véritablement hors d’elle si elle découvre que je vous ai parlé de ses plans.
- Ne t’inquiète pas Collins, répliqua Kitty. Ta chère patronne n’aura pas le temps de se poser de questions. Parce qu’on va la tenir bien occupée cet apres-midi.
Pendant que Kitty exposait son plan à ses deux complices récalcitrants, Elizabeth et Darcy revenaient tout juste de leur promenade en mer.
Miracle : le bateau, malgré son air peur rassurant, était revenu indemne au port. Mais la croisière ne s’amusait pas du tout !
Darcy affichait un air impassible. Et Elizabeth elle-même avait bien du mal à ne pas se laisser abattre par l’ambiance morose de la promenade. Tout aurait dû être tellement romantique. Et au lieu de ça, ils n’avaient entendu parler que de morts tragiques et autres catastrophes naturelles.
Tout le charme des Caraïbes s’était évanoui.
- Et si on allait se promener le long du port de plaisance ? suggéra Elizabeth.
Darcy acquiesça vaguement, mais sans rien dire.
Alors qu’ils commençaient tout juste à marcher, une diseuse de bonne aventure surgit devant eux, leur barrant la route.
- Par ici chers touristes. Venez découvrir ce que les astres vous réservent. Vous avez de la chance, la séance est gratuite aujourd’hui.
Suspicieuse, Elizabeth coula un regard vers Darcy. Déjà qu’en temps normal il ne s’intéressait absolument pas à ce genre de choses, alors aujourd’hui elle était certaine qu’il allait bouillir sur place si on lui parlait de lire l’avenir !
Mais elle n’eut pas le temps de se poser plus de questions. Car juste au moment où la vieille dame essayait de la tirer par le bras, son téléphone portable se mit à sonner.
Sauvés par le gong, pensa Elisabeth.
- Désolée, dit-elle en regardant l’écran. Je dois répondre, c’est ma sœur.
La diseuse de bonne aventure était visiblement déçue. Elle tenta d’agripper le bras de Darcy, qui fut trop rapide pour l’esquiver. Le couple s’éloigna, le temps qu’Elizabeth réponde.
- Lydia, est-ce que tout va bien ?
- Oui, aucun problème ! Kitty vient de se lever et on a décidé d’aller faire un tour à la plage. Et on s’est dit que puisqu’on a vous a empêché de profiter de votre balade en tête à tête hier, on devrait se faire pardonner. Alors surprise ! On vous a réservé un après-midi romantique au spa !
- Au spa !
La voix d’Elizabeth monta dans les aigus malgré elle. Darcy n’était pas du genre à aimer le spa, ça c’était certain. Alors pourquoi ses sœurs avaient-elles eu cette idée saugrenue ?
- On a déjà tout réservé et tout payé pour vous. Vous n’avez plus qu’à vous rendre au spa de l’hôtel à 15h30. C’est dans vingt minutes, alors vous avez le temps de rentrer !
L’enthousiasme de Lydia rendait impossible de dire non. Alors Elizabeth fut bien contrainte de dire merci à sa sœur. Après tout, c’était un cadeau très généreux.
Après avoir raccroché, elle se tourna vers Darcy.
- Surprise ! Mes sœurs nous offrent un après-midi au spa pour se faire pardonner d’avoir bousculé nos plans hier.
Un spa juste après une croisière morose : ça se lisait sur le visage de Darcy que la journée tournait de mal en pire !
Pourtant, il prit sur lui et fit un gros effort pour faire semblant d’être enjoué :
- Bien sûr. Si ça te fait plaisir, alors ce sera l’occasion parfaite de passer un moment au calme.
A l’hôtel, Kitty était ravie que son plan fonctionne. Elle avait trouvé le moyen de garder Elizabeth et Darcy à l’abri dans un endroit sécurisé. Et la cerise sur le gâteau, c’est que tout était payé avec la carte de crédit de Lady Catherine, dont cousin Collins connaissait le numéro par cœur vu qu’il s’occupait de ses courses.
- Tu es sûre que c’est une bonne idée ? demanda Lydia en levant un sourcil.
- Mais oui ! Après tout, elle a essayé de gâcher leurs vacances. Alors c’est le moins qu’elle puisse faire pour se faire pardonner. En plus, Lady Catherine est tellement riche qu’elle peut se permettre d’offrir une demi-journée au spa à son neveu !
- Et nous, on fait quoi pendant ce temps-là ?
- On passe à l’attaque !
La détermination de Lydia donna immédiatement des sueurs froides à Collins.
Il faut dire que le plan de Lydia était aussi simple qu’audacieux : faire à Lady Catherine ce qu’elle avait fait à Elizabeth et Darcy. En un mot : saboter sa journée !
Confortablement installée sur le balcon de sa chambre, Lady Catherine venait de raccrocher. Et elle était pour le moins contrariée. La femme qu’elle avait engagée pour jouer la comédie à son neveu et lui prédire un avenir terrible avec Elizabeth avait échoué dans sa mission. Au dernier moment, le couple lui avait échappé.
Encore raté !
Et en prime, voilà que Collins ne revenait pas. Où était-il, cet idiot ? Combien de temps fallait-il pour voler deux malheureux passeports ?
On sonna à la porte, et Lady Catherine dut se lever pour aller ouvrir elle-même. Comme toujours quand elle réfléchissait intensément, elle avait besoin d’une bonne tasse de thé Earl Grey. Aussi, elle avait appelé le service d’étage pour lui apporter une pleine théière.
Le groom qui se présenta devant elle était un homme au moins centenaire. Il avançait péniblement en poussant devant lui un chariot qui semblait beaucoup trop lourd pour ses maigres forces. Et elle n’aurait pas su dire si le couinement qu’elle entendait à chaque mouvement provenait du chariot ou de l’ancêtre.
Arrivé au milieu de la pièce, le groom d’un autre âge se mit en devoir de servir le thé. Mais sa main tremblait tellement qu’il en renversa la moitié… Et il éclaboussa au passage la tenue de Lady Catherine.
- Mais enfin, faites attention !
Le vieux monsieur ne dit rien et se retira en sortant à pas très lents de la chambre.
- Non mais a-t-on jamais vu un personnel aussi maladroit. Si j’étais chez moi, ça ne se passerait pas comme ça. Et je l’aurais déjà renvoyé depuis belle lurette !
Lady Catherine prit quand même la tasse de thé, trop pressée de déguster le breuvage revigorant. Hélas : dès la première gorgée, elle fut dégoûtée par le thé. Il était salé ! Comment était-ce possible ?
Elle allait appeler le service d’étage pour se plaindre. Non mais !
- Allô ? La réception. Que puis-je faire pour vous ? demanda une voix féminine juvénile.
- Je suis Lady Catherine de Bourgh. J’ai demandé qu’on m’apporte du thé, et celui que j’ai reçu est infect. Envoyez-moi quelqu’un de toute urgence avec une infusion digne de ce nom ! tonna-t-elle.
- Vous voulez une tisane ?
- Mais non : je veux un thé Earl Grey !
- Un thé vert, c’est noté, répondit la voix juste avant de raccrocher au nez de Lady Catherine.
- Arghhh !
Elle s’apprêtait à composer à nouveau le numéro de la réception quand une sorte d’explosion sonore se produisit. Tout d’un coup, la pièce fut remplie d’un chaos de sons et de fureur comme elle n’en avait jamais entendu.
- Mais qu’est-ce qui se passe ?
Pile au-dessus de sa tête, dans la chambre de l’étage supérieur, quelqu’un avait mis la musique à fond. Une de ces musiques de jeunes qui n’avait rien à voir avec la musique classique que Lady Catherine vénérait.
- Des sauvages ! Je vais me plaindre à la direction !
Reprenant le téléphone, elle appela à nouveau la réception… Pour tomber à nouveau sur la voix chantante et agaçante.
- C’est encore Lady Catherine de Bourgh. Je veux me plaindre du bruit. La chambre au-dessus de la mienne amis une musique atroce à plein volume.
- Oh quelle chance. Profitez bien du programme musical !
- Non, vous ne me comprenez pas. Je veux que vous les forciez à éteindre la musique.
- Hum… je vais voir ce que je peux faire.
Clic. Elle lui avait encore raccroché au nez !
- Mais enfin, s’écria Lady Catherine. Et mon thé !!!
Au-dessus, un nouveau bruit s’était joint à la musique. Apparemment, plein de gens s’étaient réunis, et ils dansaient. Ils dansaient ! Ils sautaient sur place, et Lady Catherine sentait les murs trembler à cause de tout ce raffut.
- Très bien. Puisqu’on ne peut pas faire confiance au personnel, je vais aller directement me plaindre à la direction.
Sur ce, elle prit son sac et sortit de sa chambre. Elle atteint l’ascenseur et monta dedans. Mais juste avant que les portes ne se referment, cinq hommes immenses à la musculature impressionnante entrèrent dans la cabine. Non seulement ils étaient à moitié nus, simplement vêtus de shorts de bain, mais en prime ils portaient d’énormes planches aux couleurs de mauvais goût.
- Mais enfin, s’exclama Lad Catherine. Il est hors de question que vous montiez tous dans cet ascenseur avec votre matériel !
- Ce sont des planches de surf, dit simplement l’un des hommes.
- Je m’en fiche ! Je refuse d’être serrée comme dans une boîte de sardines. Descendez immédiatement.
Sa colère ne sembla pas impressionner les surfeurs, qui ne bougèrent pas d’un pouce. Les portes se refermèrent, et Lady Catherine fulmina pendant les trente secondes de trajet.
Au rez-de-chaussée, ce fut le chaos. De toute évidence, ces pauvres garçons n’étaient pas très dégourdis. Il leur fallut un temps fou pour sortir avec leurs planches. A tel point qu’au moment où Lady Catherine put enfin sortir, les portes commencèrent à se refermer… et se cognèrent durement contre sa hanche.
Furieuse, la digne lady claudiqua dans le hall, bien décidée à passer ses nerfs sur le premier employé venu.
Sauf qu’il n’y avait personne ! Comment était-ce possible ? Décidément, cet établissement laissait vraiment à désirer !
Alors qu’elle se retournait pour partir en sens inverse et tenter de trouver les bureaux de la direction, elle fut percutée de plein fouet ! Un serveur, chargé d’un énorme plateau couvert de banana splits, n’avait visiblement pas anticipé son changement de cap.
Résultat : Lady Catherine était maculée de banane et de glace à moitié fondue.
A quelques pas de là, cachées derrière un palmier en pot, Kitty et Lydia échangèrent un sourire complice.