Le dimanche matin, les soeurs Bennet firent toutes la grasse matinĂ©e. Et ce n’est que dans l’aprĂšs-midi (aprĂšs le dĂ©part de leurs parents pour rendre visite Ă leur oncle et Ă leur tante) que les filles purent enfin se rĂ©unir autour d’un cafĂ© pour dĂ©briefer leur soirĂ©e festive chez les Bingley.
- Jane, tu as remarqué les regards que te lançait Charles ? demanda Elizabeth.
- Eh bien, il a été plutÎt charmant, se contenta de répondre Jane en rougissant.
C’Ă©tait la plus discrĂšte de toutes les soeurs. Mais son sourire Ă©clatant ne trompait personne. Elle semblait sous le charme de leur nouveau voisin.
Comme à son habitude, Lydia ne manqua pas une opportunité de taquiner ses soeurs :
- Maman va ĂȘtre contente si tu mets le grappin sur l’un des cĂ©libataires les plus prisĂ©s de Londres.
Les autres éclatÚrent de rires pendant que Jane rougissait de plus belle. Et Lydia enfonça le clou :
- Et toi Lizzie ? As-tu succombé au charme de monsieur Darcy pendant la danse ?
Mais il en fallait plus pour dĂ©sarçonner Elizabeth. Le mieux, pour couper court Ă la curiositĂ© de sa soeur, c’Ă©tait de feindre l’indiffĂ©rence.
- C’Ă©tait une danse agrĂ©able, mais rien de plus. Darcy est peut-ĂȘtre devenu trĂšs sĂ©duisant, mais il n’a toujours aucun sens de l’humour. Je ne risque pas de tomber sous son charme juste aprĂšs un slow. Si tu veux faire le plein de romance, on peut toujours passer au salon et se regarder un film de NoĂ«l toutes ensemble. ça vous dit ?
La tradition, c’Ă©tait la tradition. Et chaque annĂ©e, les soeurs se rĂ©unissaient en dĂ©cembre pour regarder ensemble leur film de NoĂ«l prĂ©fĂ©rĂ© : The Holiday. Une fois le bol de popcorn prĂ©parĂ©, elles passĂšrent le reste de la matinĂ©e sur le canapĂ© et les fauteuils, Ă rĂȘver de romance enneigĂ©e avec leurs hĂ©roĂŻnes prĂ©fĂ©rĂ©es.
Les jours passĂšrent aprĂšs la rĂ©ception, et Elizabeth se surprit Ă repenser Ă Darcy. Elle n’avait pas eu de nouvelles de lui. Peut-ĂȘtre qu’aprĂšs tout, la soirĂ©e n’avait pas spĂ©cialement comptĂ© pour lui. Elle ne l’avait pas avouĂ© Ă ses soeurs, mais elle avait apprĂ©ciĂ© ce dĂ©but de complicitĂ© entre eux. Parler avec lui. Danser avec lui. Il semblait beaucoup plus accessible que dans son souvenir. Et d’ailleurs, aprĂšs sa rĂ©flexion dĂ©sobligeante sur ses goĂ»ts vestimentaires d’adolescente, il s’Ă©tait immĂ©diatement excusĂ© pour sa bourde.
Si seulement il l’avait appelĂ© ! Elle aurait bien aimĂ© avoir une chance de passer plus de temps avec lui.
Alors quâelle Ă©tait en train de travailler Ă son bureau, Elizabeth fut soudain dĂ©concentrĂ©e par le vibreur de son tĂ©lĂ©phone portable. Son cĆur bondit dans sa poitrine. Etait-ce lui ?
La photo qui apparut sur lâĂ©cran coupa son Ă©lan romantique. CâĂ©tait Jane. Elizabeth dĂ©crocha :
- Coucou, je ne te dĂ©range pas trop ? demanda Jane d’une voix un peu haletante, lĂ©gĂšrement couverture par des chants de NoĂ«l, preuve qu’elle marchait au beau milieu des rues londoniennes bondĂ©es de monde.
- Non ça va. Câest calme au cabinet en cette saison.
Elizabeth Ă©tait avocate dans un prestigieux cabinet spĂ©cialisĂ© dans le droit des affaires, en plein cĆur de la City. Et dĂ©cembre Ă©tait gĂ©nĂ©ralement la pĂ©riode oĂč le calme rĂ©gnait enfin dans les bureaux aprĂšs onze mois de frĂ©nĂ©sie Ă la limite du chaos.
Se tournant vers la baie vitrĂ©e pour admirer la neige en train de tomber sur la ville, elle Ă©tendit ses jambes pour discuter tranquillement avec sa sĆur.
- Tu mâappelles pour les cadeaux de NoĂ«l ?
- Tout juste ! répondit Jane avec un sourire dans la voix.
Les deux sĆurs Ă©taient les aĂźnĂ©es de la fratrie. Elles se connaissaient pas cĆur.
- Jâai profitĂ© de ma pause dĂ©jeuner pour aller faire mes derniĂšres courses de NoĂ«l. LĂ je suis sur Oxford Street, et il y a un monde fou !
Connaissant Jane, elle avait dĂ» courir plus vite quâun sprinter pour ĂȘtre revenue Ă temps Ă lâhĂŽpital oĂč elle travaillait. Elizabeth songea quâavec son poste de responsable du service nĂ©o-natal, sa sĆur avait encore moins de temps quâelle pour sâoccuper de sa vie amoureuse. Si seulement Charles pouvait se rendre compte de la personne merveilleuse quâĂ©tait sa sĆur ! Jane mĂ©ritait dâavoir quelquâun dans sa vie qui prenne aussi soin dâelle, pour changer.
- Je voulais te prĂ©venir que jâai pris un livre pour papa. Je sais que ce nâest pas trĂšs original, mais il adore lire et ça lui fait toujours plaisir. Tu lui a dĂ©jĂ choisi un cadeau ?
- Pas encore, rĂ©pondit Elizabeth avec malice, mais jâai dĂ©jĂ ma petite idĂ©e.
- Oh lala. Quâest-ce que tu prĂ©pares ? demanda Jane en rigolant.
- Je ne te dira rien, comme ça le jour de NoĂ«l tu pourras faire semblant de ne pas ĂȘtre au courant pour mon cadeau diabolique !
- A ce point-là ? répondit sa soeur avec bonne humeur.
Au fil des ans, les cadeaux dĂ©calĂ©s d’Elizabeth Ă ses proches Ă©taient devenus une vĂ©ritable tradition. Tout avait commencĂ© avec un jeu de tarot sur le thĂšme de l’amour, pour se moquer gentiment des penchants de marieuse de leur mĂšre. Puis Lizzie avait offert un mug « Homme le plus drĂŽle de l’annĂ©e » au cousin Collins (qui n’avait pas compris la blague). L’annĂ©e derniĂšre, c’est Lydia qui avait eu droit au cadeau piĂ©gĂ© avec un bon pour une retraite mĂ©ditative dans laquelle les participants devaient faire voeu… de silence !
Alors que les deux sĆurs faisaient le point sur les cadeaux des uns et des autres, Elizabeth ne put sâempĂȘcher de penser Ă un grand homme brun sĂ©duisant. Si elle avait fait sa liste au PĂšre NoĂ«l, elle lui aurait certainement demandĂ© de lui apporter le numĂ©ro de tĂ©lĂ©phone de DarcyâŠ
Pendant ce temps-lĂ , Ă quelques pĂątĂ©s de maison plus loin dans la City, monsieur Darcy fixait lui aussi la ville qui s’Ă©tendait Ă ses pieds.
Il avait passĂ© le dimanche midi chez sa terrible tante, lady Catherine de Bourgh. Et malgrĂ© la gentillesse d’Anne, son adorable cousine, l’ennui avait pesĂ© sur cette rĂ©union de famille. Lady Catherine, toujours aussi directe, ne manquait jamais de formuler ses critiques sur la vie personnelle de son neveu, et plus particuliĂšrement sur le fait qu’il Ă©tait encore cĂ©libataire.
Entre deux reproches et quelques bouchĂ©es d’un plat de poisson raffinĂ©, Darcy avait plongĂ© dans ses souvenirs de la soirĂ©e de la veille. Il s’Ă©tait rappelĂ© la danse partagĂ©e avec Elizabeth, qu’il n’avait pas revu depuis si longtemps. L’adolescent timide et guindĂ© qu’il Ă©tait avait toujours enviĂ© sa spontanĂ©itĂ©. Et pendant que sa tante continuait de dĂ©biter ses conseils non sollicitĂ©s, Darcy ne pouvait s’empĂȘcher de ressentir une profonde admiration pour la jeune femme chaleureuse qu’Elizabeth Ă©tait devenue. De quoi lui faire regretter d’autant plus ses mots maladroits !
Oui décidément, ce déjeuner avait été ennuyeux et déprimant.
Darcy fut vite ramené à la réalité par le bip de son téléphone portable. Une alerte WhatsApp lui indiquait que sa soeur Georgiana venait de lui laisser un message.
- Salut grand frĂšre ! Comment s’est passĂ© ta soirĂ©e mondaine samedi ? Est-ce que tu as finalement rĂ©ussi Ă prononcer plus de 3 mots avec la charmante Elizabeth Bennet ?
- Bonjour Georgiana. Tu as l’art de commencer les conversations de maniĂšre trĂšs directe. Et pour rĂ©pondre Ă ta question, disons que la soirĂ©e fut…
Darcy dut rĂ©flĂ©chir un moment Ă l’adjectif appropriĂ©. En tant que grand frĂšre, il estimait qu’il devait favoriser une communication honnĂȘte avec sa soeur. Mais d’un autre cĂŽtĂ©, il n’avait pas envie de partager son trouble actuel avec elle… quitte Ă s’exposer Ă des commentaires un peu trop enthousiastes de la part de cette adolescente romantique qu’Ă©tait sa soeur.
- … c’Ă©tait intĂ©ressant, finit-il par Ă©crire.
La réponse de Georgiana ne se fit pas attendre.
- IntĂ©ressant ?! Tu ne peux pas me cacher quelque chose, grand frĂšre. Je veux TOUS les dĂ©tails ! đ
Et voilĂ , soupira Darcy. Pile ce qu’il voulait Ă©viter.
- Tu sais que je ne suis pas du genre à partager ma vie privée. Mais puisque tu insistes, Elizabeth et moi nous avons dansé ensemble.
- Oh la la ! Une danse !!! C’est presque romantique ! Dis-moi si tu as rĂ©ussi Ă ne pas lui piĂ©tiner les pieds pendant que tu Ă©tais en admiration devant elle.
Nouveau soupir rĂ©signĂ© de Darcy. Pour aider sa jeune soeur Ă se remettre d’une peine de coeur (sujet sur lequel il n’avait aucune expĂ©rience), Darcy avait eu la faiblesse de lui parler de son bĂ©guin d’adolescent pour la jeune Elizabeth Bennet. Un avoeu qui s’Ă©tait forcĂ©ment retournĂ© contre lui puisque sa soeur n’avait eu de cesse de lui poser de nombreuses questions au fil des annĂ©es suivantes pour en apprendre plus sur Elizabeth… et taquiner son frĂšre au passage.
- TrÚs drÎle Georgiana. Non, je ne lui ai pas piétiné les pieds. Et la danse fut agréable.
Sobre. Efficace. Darcy Ă©tait fier de lui. Mais ce sentiment s’effaça vite devant la rĂ©ponse de sa soeur.
- « AgrĂ©able » ?! Ce n’est pas trĂšs convaincant. Il y a quelque chose que tu ne me dis pas.
- Puisque tu massacres la syntaxe avec ton usage abusif de la ponctuation, je vais en profiter pour changer de sujet. Et si on parlait de tes études ? Comment se passent les répétitions pour ton récital de piano ?
Georgiana avait intĂ©grĂ© l’AcadĂ©mie royale de musique pour faire de sa passion son futur mĂ©tier, et Darcy n’aurait pas pĂ» ĂȘtre plus fier d’elle. A l’occasion, c’Ă©tait aussi une bonne astuce d’orienter Georgiana sur le sujet de la musique pour Ă©viter qu’elle ne le questionne sur sa vie sentimentale (inexistante).
- TrĂšs bonne stratĂ©gie d’Ă©vitement, bravo ! đ Tu n’es pas encore aussi douĂ© que tante Catherine, mais ce n’est pas plus mal. Pour te rĂ©pondre, tout va bien, et j’ai hĂąte d’y ĂȘtre. Ce sera en janvier.
- Parfait, tapa Darcy sur son clavier. Je serais lĂ pour t’admirer.
- Avec plaisir ! Et ne t’inquiĂšte pas : je compte bien rĂ©server 2 billets pour toi et Elizabeth ! đ
La conversation se termina entre le frĂšre et la soeur. Et tandis que Georgiana retournait en cours, Darcy ne put s’empĂȘcher de sourire. Et si aprĂšs tout, un peu de la magie de NoĂ«l lui donnait le coup de pouce dont il avait besoin pour enfin se jeter Ă l’eau avec la charmante Elizabeth ?
A suivre la semaine prochaine ! En attendant, n’hĂ©sitez pas Ă me laisser vos impressions sur cette lecture.