L’hiver, terre de contes

En début de mois, je vous avais promis de vous faire découvrir l’hiver, cette terre de contes. Et j’ai déjà eu l’occasion de chroniquer quelques histoires sur ce thème. Aujourd’hui, j’ai envie de vous en dire plus sur le lien entre l’hiver et la littérature. Dans la tradition littéraire occidentale, l’hiver est une saison étroitement liée aux contes et aux récits. Avant l’émancipation de la littérature jeunesse en France, au début des années 2000, on avait tendance à croire que le conte était réservé aux enfants. On regardait avec condescendance cette littérature désuète, cantonnée aux histoires du soir pour les petits. Mais les contes, au départ, étaient surtout des histoires pour les adultes. Et l’hiver était leur terrain de jeu favori.

Il était une fois les contes d’hiver

Je ne vais pas vous faire toute l’Histoire des contes. Ce n’est pas le but de l’article. Et je n’ai pas envie de vous faire fuir ! Mais j’en profite pour rappeler qu’à l’origine, les contes étaient des récits de la tradition orale. Il faut se souvenir des périodes pré-internet. Quand les anciennes civilisations n’avaient pas encore inventé le livre, c’était par le langage oral qu’on se transmettait les informations et les savoirs. C’était aussi par l’oralité qu’on se divertissait. Bien avant le cinéma, on se rassemblait au coin du feu pour profiter des histoires racontées.

Cette tradition du conte est étroitement liée à la saisonnalité. Et l’hiver est par excellence une terre de contes. Pour deux raisons : l’une est religieuse et l’autre est… agricole ! L’hiver, c’est le moment du solstice d’hiver. Un moment qui se retrouve dans plusieurs cultures et plusieurs religions. La date est souvent marquée par des célébrations. Des fêtes y sont associées, notamment dans la culture celte et dans la culture nordique par exemple. Et ces célébrations sont souvent l’occasion de se rassembler et de partager les histoires, les mythes et les légendes. Ce n’est pas un hasard si les contes les plus connus dans les pays nordiques ont trait à la mythologie. Ces histoires se sont transmises oralement. Et d’ailleurs, le cycle de vie et de morts des dieux nordiques est une référence à la renaissance de la nature au fil des saisons. L’hiver, c’est un peu Ragnarok : tout s’arrête pour mourir. Mais après, c’est le moment du renouveau.

La seconde raison pour laquelle les contes sont principalement liés à l’hiver est liée à l’agriculture. Dit comme ça, je pense que vous allez croire que j’ai un peu perdu la boule ! Evidemment, de nos jours, nous vivons principalement dans des zones urbaines. Et rares sont ceux qui ont fait de l’agriculture leur métier. Du coup, notre rythme de vie est sensiblement le même tout au long de l’année. A l’époque où chacun devait cultiver son lopin de terre pour subsister et se nourrir, la durée d’ensoleillement déterminait le nombre d’heures travaillées dans une journée. Aux beaux jours, où il faut notamment s’occuper des récoltes, les travaux des champs étaient plus longs. Mais en hiver, où les jours étaient plus courts et où les moyens d’éclairage étaient limités, le froid et la nuit poussait les habitants à rentrer plus tôt pour se mettre à l’abri. L’image que nous avons gardé dans notre inconscient collectif des fameuses « soirées au coin du feu » viennent de là. On se rassemble et on partage des histoires. Les contes, comme la musique, sont un divertissement social qui permet à la famille et à la communauté de se rassembler.

L’héritage des contes de l’hiver

Tout cela remonte à loin. Le monde a bien changé, et nos vies sont différentes. De nos jours, avec le livre écrit et les supports de communication, le conte n’a plus la même place. Il a perdu sa dimension sociale. On se divertit en regardant la télé. On se rassemble dans les cafés et les restaurants. On s’informe en consultant internet et en regardant les infos.

Le conte a longtemps été relégué à la littérature enfantine. Parce que les leçons édifiantes devaient être utiles aux jeunes esprits. Il ne faut pas se promener dans les bois sous peine de se faire croquer par un animal dangereux. Il faut travailler dur sous peine d’une catastrophe. Il ne faut pas suivre les inconnus dans les maisons de pain d’épices… Si vous repensez aux contes de votre enfance, vous verrez à quel point les avertissements peuvent être nombreux.

Les contes de l’hiver ont mis du temps à retrouver une place dans les rayonnages de la littérature adulte. Heureusement, depuis maintenant une vingtaine d’années, il y a un fort engouement pour les littératures nordiques. Et depuis cinq ou six ans, cet engouement se concrétise par un retour en grâce des folklores associés aux contes de l’hiver. Leigh Bardugo s’en est servie comme source d’inspiration pour les romans de sa série Grisha. Marvel en a profité pour remettre Thor aux goûts du jour dans ses films (alors qu’il n’était clairement pas le personnage le plus célèbre en dehors des Etats-Unis). Katherine Arden y a aussi puisé le cadre de sa Trilogie d’une nuit d’hiver, tirée des traditions russes.

Pourquoi les contes de l’hiver nous attirent-ils encore ?

Pourquoi un tel retour en grâce des contes de l’hiver ? Je pense que c’est lié à plusieurs choses. Déjà je remarque autour de moi que toute la génération des lecteurs biberonnés aux Harry Potter ont gardé, en tant que lecteurs adultes, un goût prononcé pour les récits de l’imaginaire. Et je pense aussi que l’hégémonie culturelle anglo-saxonne a fini par lasser pas mal de gens. Les auteurs qui ont envie de se démarquer vont puiser ailleurs l’inspiration. Et les lecteurs sont prêts à les suivre hors des sentiers battus.

En parallèle, j’ai l’impression qu’il y a une envie générale d’effectuer comme un retour aux sources. Redécouvrir le passé, les traditions des cultures oubliées, qui ont pourtant participé à la fondation de nos sociétés actuelles. En France, il y a toujours une certaine fascination pour les récits de la culture celte. Malheureusement, ils restent mal connus, et il y a assez peu d’ouvrages grand public sur le sujet. Pourtant la curiosité est là.

Plus globalement, les contes sont plus que jamais d’actualité grâce à la vogue des récritures pour adultes. De nombreux contes de notre enfance ont fait l’objet d’adaptations en histoires pour adultes. L’idée est d’offrir une nouvelle perspective sur ces histoires. De retrouver la dimension inquiétante de ces récits en gommant les aspects « enfantins ». C’est aussi une belle occasion de redécouvrir un patrimoine littéraire qu’on n’avait pas forcément l’habitude de prendre au sérieux. Et je trouve que c’est une bonne chose parce qu’il y a beaucoup d’histoires intéressantes qui valent le détour. En plus, je crois que ça nous donne l’occasion de considérer la littérature pour la jeunesse avec un peu plus de respect. En nous rappelant simplement qu’un conte n’est pas un récit « facile » ou « basique », mais bel et bien uns histoire venue du fonds des âges.

Janvier-2022

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