lecture

Abandonner un livre n’est pas un crime !

Il y a des choses qu’une lectrice passionnée ne peut pas laisser passer. Ne pas me rendre un livre que j’ai prêté. Ecorner une page plutôt qu’utiliser cette chose fort commode qu’on appelle un marque-page. Déchirer un livre. Le brûler. L’interdire ! Mais si certains comportement méritent d’être sévèrement punis par une séance de lecture forcée de la poésie française médiévale, d’autres comportement ne sont pas des crimes. C’est notamment le cas de l’abandon de lecture.

  • Ma grand-mère et l’abandon de lecture

Tout est parti d’une discussion que j’ai eu avec deux personnes en l’espace de quelques mois. En août dernier, pendant que je profitais des douceurs de la Bourgogne en été dans notre maison de famille, ma grand-mère m’a avoué, un peu penaude, qu’elle n’avait pas fini la lecture d’un livre. C’était un roman que je lui avais prêté. Il ne lui avait pas du tout plut. Après s’être forcée pendant plusieurs chapitres, espérant une amélioration, elle s’était rendue à l’évidence : elle n’aimait pas du tout ce livre. Elle a donc abandonné sa lecture.

Quand elle m’a avoué ça, j’ai un peu rigolé au début. Avant de me rendre compte qu’elle était vraiment dépitée. Une mauvaise expérience de lecture est souvent frustrante. On s’accroche, plein d’espoir, et finalement on abandonne. Ce n’est pourtant pas un drame ! Dans le cas de ma grand-mère, je l’ai tout de suite rassuré en lui disant que je ne lui en voulais pas d’avoir abandonné un livre que je lui avais prêté. J’étais plutôt embêtée d’avoir choisi un livre qui ne lui avait pas fait plaisir. Mais comme je lui apporte toujours des piles de livres, elle a l’embarras du choix !

  • deuxième temoin : Une amie horrifiée

Deuxième round en septembre. En discutant de la rentrée littéraire avec une amie, je lui ai avoué que je n’avais jamais terminé ma lecture du Parfum, de Patrick Suskind. J’ai détesté ce roman. J’étais totalement démotivée. Je ne comprenais pas pourquoi tout le monde avait aimé ce livre. Finalement j’ai arrêté de me faire du mal et je l’ai abandonné au tiers de ma lecture. Mon amie, une lectrice passionnée qui n’est pourtant pas une fondamentaliste de la lecture, m’a regardé avec des yeux comme des soucoupes. J’avais abandonné un livre ! Une idée horrifiante pour elle, qui m’a avoué qu’elle n’avait jamais osé abandonné un livre en cours de lecture. L’idée semblait à la fois lui faire peur et la tenter comme un tabou à l’encontre duquel on ne devrait jamais aller. Sur le moment, je me suis sentie comme une extraterrestre… avant de me rendre compte que peut-être, beaucoup de lecteurs avaient ce même sentiment de culpabilité à l’idée d’abandonner un livre.

  • Prise de conscience, début d’explication

En détricotant dans ma tête mon rapport à la lecture, je fais ce constat : j’ai toujours aimé lire. Avant même de savoir lire, j’aimais les livres, qu’on me lise une histoire, qu’on m’embarque dans quelque chose de plus grand que moi. J’ai eu cette chance fabuleuse de découvrir les livres hors du cadre scolaire. Donc l’école n’a pas du tout déterminé mon rapport aux livres. Et je pense que c’est là que tout se joue.

Puisque j’ai toujours fait le lien entre livres et plaisir, la lecture n’a jamais été une obligation. Mais au contraire une activité choisie, volontaire et pleinement assumée. Je lisais parce que je le voulais bien. Je commençais un nouveau livre chaque fois que j’en avais terminé un. Très tôt, j’ai pratiqué la relecture obsessionnelle. Quand j’aimais un livre, je pouvais le lire plusieurs fois en une seule année. Une habitude qui ne m’a pas quitté depuis !

A l’inverse, quand je n’aimais pas un livre, je n’avais aucun scrupule à l’abandonner. Ma grand-mère et moi avons connu un épisode tragique au cours de l’été de mes onze ans. Elle pensait me faire plaisir en me ressortant son exemplaire des Malheurs de Sophie. Le malheur fut surtout le mien. J’ai détesté ce livre et refusé d’aller au bout. Incompréhension de ma grand-mère. Puisque j’aimais lire, je devais lire le livre en entier. NON !

Ce refus caractérisé, d’autant plus choquant qu’il provenait d’une petite fille maladivement timide et en manque de confiance en elle, en dit long. Grâce à la lecture, je savais ce que j’aimais et ce que je n’aimais pas. Et c’était le seul aspect de ma vie d’enfant dans lequel j’étais capable de m’affirmer. Si je me souviens bien, Les Malheurs de Sophie a été le premier livre que j’ai abandonné. Il ne fut pas le dernier !

  • Le cimetière de mes livres abandonnés

Au fil des années, j’ai lu énormément de livres. Et il m’est parfois arrivé d’en abandonner. Pour abandonner un livre, il faut vraiment que je déteste l’ouvrage ou que je m’ennuie profondément. Parfois je n’aime pas un livre, mais pour je ne sais quelle raison, je vais quand même au bout. C’est arrivé avec L’Education sentimentale, le pire roman que j’ai lu dans ma vie. Mais malgré tous les défauts que je trouvais au livre, je voulais aller au bout, dans un acharnement teinté de masochisme, je dois bien l’avouer !

Le test ultime c’est : ais-je envie de lire ce livre ? Si j’ai entamé un livre mais que je préfère regarder la télévision ou faire le ménage plutôt que de le poursuivre, c’est mauvais signe. La vie est courte, il existe beaucoup de livres dans le monde. Pourquoi se forcer à lire quelque chose qu’on n’aime pas ? A la télévision, on zappe. Avec les livres, c’est pareil.

  • La notion d’effort dans la lecture

Bien sûr, la lecture est un plaisir. Et avec le temps, en temps que lectrices et que lecteurs, nous développons tous une relation particulière à la lecture. C’est quelque chose qui relève de l’intime. Nous ne recherchons pas tous la même chose dans la lecture. Nous n’avons pas non plus autant de temps les uns que les autres à consacrer à notre passe-temps. Quand on a peu de temps pour lire, autant le consacrer à lire des ouvrages qui nous font réellement plaisir. Pas la peine de transformer la lecture en épreuve !

Personnellement, j’aime à l’occasion qu’un livre me résiste un peu. Qu’il me demande de fournir un effort. Ce fut le cas quand j’ai lu Moby Dick. J’ai lu ce formidable roman quand j’étais à l’université, pour les besoins d’un cours d’anglais. Du coup, je l’ai lu en version originale. C’était comme d’escalader le Mont Blanc ! J’avais la sensation de me lancer dans une aventure périlleuse. Et ce fut effectivement le cas ! D’abord parce que lire un gros pavé en VO exige plus de concentration. Ensuite parce que le roman est particulier. Entre les chapitre de narration pure, Melville intercale des passages encyclopédiques pour faire découvrir aux lecteurs l’histoire de la pêche à la baleine, les différents types de harpons, toutes les choses fabuleuses qu’on peut faire avec de la graisse de baleine… J’en sais beaucoup plus que ce que je voudrais sur ce sujet ! Mais c’est fait exprès. C’est un effet qui participe au rythme contemplatif de l’histoire.

J’ai accepté le défi lancé par Melville et j’ai adoré ça. C’était parfois pénible, mais j’ai lu le livre jusqu’au bout et j’ai adoré. Encore aujourd’hui, je garde un excellent souvenir de cette lecture. Je ne conseillerais pas ce roman à tous les lecteurs, mais pour les lecteurs/compétiteurs, c’est un beau défi à relever. Idem pour Guerre et Paix, qui fut là aussi une lecture éprouvante, exigeante, mais palpitante et finalement très gratifiante.

  • Abandonner un livre : ce n’est pas un crime, c’est votre liberté de lecteur

Une lecture peut être difficile ou très plaisante. Au final il n’y a qu’un seul arbitre : vous. A vous de sentir où est la limite. Le message que je voudrais faire passer, c’est que ce n’est pas grave de ne pas aimer un livre. Il faut dédramatiser le rapport à la lecture. Rester dans la dimension du plaisir et de la découverte. Si ce que vous lisez ne vous plait, ne vous émeut pas, ne suscite aucune curiosité en vous, alors passez votre tour. D’autres livres vous tendent les bras.

La lecture est une chose très intime et très curieuse. Un livre qui me plait ne vous plaira peut-être pas. Et vice versa. Nous sommes tous différents, et fort heureusement il n’y a aucune exigence de normalisation dans la lecture. L’école enseigne mal la lecture à ce titre. Elle se focalise sur un enseignement utilitariste. Elle incite les élèves à admirer les classiques, à révérer les œuvres au programme… sans jamais laisser la place pour l’expression du goût personnel des lecteurs débutants. Pas étonnant que la majorité des gens sortent du système scolaire en étant dégoûtés de la lecture !

Par ailleurs, je voudrais souligner que le fait d’abandonner un livre n’est en aucun cas un échec. En abandonnant Le Parfum, je me suis dit que ce livre n’était pas pour moi. Je ne comprenais pas ce que les autres lecteurs avaient ressenti et trouvé dans ce livre. Mais ça ne faisait certainement pas de moi une gourde irrécupérable !

Si vous abandonnez un livre, c’est juste parce qu’il ne vous convient pas. Ne dramatisez pas. ne vous sentez pas coupables. Tout va bien !

18 réflexions sur “Abandonner un livre n’est pas un crime !

  1. Matatoune dit :

    Daniel Pennac, enfant dyslexique ( il savait de quoi il parlait) , a présenté dix règles du lecteur et je crois bien que la première est celle de pouvoir abandonner un livre qui ne plaît pas. La lecture est et doit rester à tous moments un plaisir !

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  2. La Barmaid aux Lettres dit :

    Très bel article ! Je suis bien d’accord, l’argumentation est juste, j’aime beaucoup la douceur qui s’en dégage.
    J’ai trouvé une astuce pour ne pas (trop) m’en vouloir lors d’un abandon : je dépose le livre fautif dans une boîte à lire !

    Lecture plaisir, le droit d’abandonner un livre, et je trouve particulièrement juste quand tu parles de goût de la lecture indépendamment de l’école !

    Aimé par 2 personnes

    • Alivreouvert dit :

      Merci beaucoup pour ton commentaire ! En effet, je ne l’ai pas précisé dans l’article mais pour les livres que je n’ai pas aimé ou abandonné en cours de route, je leur offre quand même la possibilité de trouver chaussure à leur pied. Soit je les donne à des amies, soit je les dépose à la bibliothèque de mon quartier. C’est comme de relâcher un poisson à l’eau ! Le livre aura peut-être plus de chance avec sa prochaine rencontre ?!

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  3. Hyaline - Au bonheur des lettres dit :

    A la fois je suis totalement d’accord avec toi : il faut pouvoir se permettre d’abandonner une lecture quand celle-ci ne nous convient pas, et en même temps, j’en suis presque incapable. Quand j’abandonne une lecture je me sens mal ! D’ailleurs, c’en est au point où je me souviens des trois derniers livres que j’ai abandonnés alors qu’ils datent d’il y a plus de trois ans !

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  4. Sharon et Nunzi dit :

    Je n’ai aucun souci pour abandonner la lecture d’un livre. Parfois, ce n’est pas le bon moment, et je reprends la lecture plus tard. Plus rarement, je n’ai vraiment pas aimé le livre, et je ne vois pas pourquoi je devrais me faire du mal en le terminant. La vie est trop courte.

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  5. Petite Plume dit :

    En général même si je sens que le début ne m’emballe pas, je continue ma lecture car ça m’arrive souvent une fois entrée dans l’histoire d’apprécier le livre, surtout si l’intrigue est lente à se mettre en place. Mais je suis totalement d’accord avec toi sur le fait que si on sent que ça ne s’améliore pas, qu’on n’accroche pas il vaut mieux arrêter que de s’imposer une lecture qui ne nous procure aucun plaisir ! Je suis toujours un peu réticente à lâcher en route car je me dis qu’il faut que je lui laisse ça chance et j’ai peur de passer à côté de quelque chose. Mais en réalité à chaque fois que je me suis entêtée pour aller au bout (le dernier en date était Swing Time), les choses ne sont pas arrangée et je suis restée sur ma mauvaise impression de départ, tout en ayant passé un moment fastidieux et en ayant l’impression d’avoir perdu mon temps !

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  6. L'ourse bibliophile dit :

    Magnifique article ! Une véritable ode au plaisir de lire. Je partage ton opinion à 100%, mais je dois reconnaître que j’ai longtemps eu du mal à abandonner un livre. Je ne sais pas si c’était parce que je le vivais comme un échec, je ne sais plus, mais ça m’embêtais un peu même si ça m’arrivait de temps en temps. Mais depuis quelques années, depuis que ma PAL à grandi, depuis que mon horizon littéraire s’est élargi, j’avoue que je hésite plus. Si je n’aime pas, si je m’ennuie, ouste, laisse la place à un autre ! Ce n’est pas comme si je risquais d’être à court d’idées lecture.
    Par contre, je fais aussi le distinguo avec les livres simplement un peu plus résistants, comme certains classiques ou comme ce Suttree qui m’a glissé des mains alors que j’adore les autres romans de Cormac McCarthy: pour le coup, je sais que je réessayerai un jour.
    Bref, assez de blabla sur moi, mais sache que j’ai adoré ton article !

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  7. Greg dit :

    Derrière un livre, il y a toujours une femme ou un homme voir plusieurs quelques fois. Les remerciements en début d’ouvrage appartiennent à l’auteur e et doivent être présent parce que certaine création nécessite du soutien. Pour ma part, je vais au-delà du bouquin, j’essaie de comprendre l’époque à laquelle le livre a été écrit et bien évidemment de connaître l’auteur e. Celine en est le parfait exemple, Voyage au bout de la nuit est pour moi un chef d’oeuvre mais alors pourquoi cet homme écrit ces Pamphlets à cette époque ? Que je n’ai pas lu pour le moment. Les livres les plus interessant sont ceux qui ont une histoire, Evgénie Zamiatine avec Nous autres écrit en Russie en 1920, décrit un régime totalitaire bien avant Orwell et 1984. L’autobiographie de B.Traven est le bouquin qui peut faire fuir le lecteur mais il mérite d’être lu parce que le vécu de cet homme est juste hallucinant. Enfin bref, j’avais envie de m’exprimer et je me rends compte que je suis un peu sorti du sujet. Concernant Pennac, j’ai adoré Le dictateur et le hamac.

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    • Alivreouvert dit :

      Merci beaucoup pour votre commentaire. On a le droit de sortir du sujet : c’est un blog pour les passionnés de lecture après tout ! Pour revenir sur ce que vous dites, je voudrais préciser que ma défense du droit d’abandonner un livre n’a rien à voir avec la qualité d’un livre ou du travail de son auteur. Et finalement, la seule personne qui peut savoir jusqu’où elle est prête à aller dans sa rencontre avec un livre/un auteur, c’est le lecteur lui-même. En tout cas je me note l’autobiographie de Traven, merci !

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  8. cora85 dit :

    Je me rappelle des (rares) livres que je n’ai pas terminés ; pour te dire à quel point cela me peine ! J’ai la sensation de les avoir abandonnés, comme s’ils était humains !
    Ton article est très intéressant !
    Bonne soirée !

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